Une transformation structurelle de l’agriculture béninoise s’opère depuis 2016, avec à la clé des performances remarquables, notamment au niveau de la production cotonnière et des céréales. Gaston
Dossouhoui, ministre de l’Agriculture, de l’Elevage et de la Pêche, revient ici sur les stratégies qui ont permis d’aboutir à ces exploits qui forcent l’admiration dans la sous-région. Il assure que le Bénin maintiendra le cap à travers une politique de production durable, en dépit d’une concurrence quelque peu déloyale qui s’instaure.

La Nation : Qu’est-ce qui explique les bonds quantitatif et qualitatif au niveau de la production agricole ?

Gaston Dossouhoui : Ce que nous avons eu ces trois dernières années au niveau de la production cotonnière, c’est une conséquence de ce que nous avons semé il y a trente ans, en mettant en place des structures représentant les familles de l’interprofession cotonnière. Nous avons bénéficié d’appuis divers pour pouvoir structurer. La politique s’y est entre-temps mêlée mais depuis peu, on a remis chaque acteur dans son rôle. Le mérite, c’est dans la clairvoyance politique de notre leader, le président Patrice Talon qui a dit : « A César ce qui est à César et à Dieu, ce qui est à Dieu ». On a remis l’interprofession cotonnière dans ses attributs. L’Etat n’y a pas mis de subventions. On a géré sur la filière les ressources qu’il faut pour faire tourner la machine et ça a marché. En trois ans, on a fait un bond de 125 %.
On est parti de loin. Nous n’avons pas des variétés venues d’ailleurs. Ce sont nos chercheurs qui ont mis en place celles que nous cultivons, avec l’appui de nos partenaires techniques. Nous avons mis en place une politique de semences par paliers, par étages, suivie et contrôlée. Quand vous avez le matériel de plantation, c’est-à-dire la semence de bonne qualité, les intrants qu’il faut, il n’y a rien à faire, les paysans prennent.
L’autre secret de l’affaire, c’est qu’à côté des intrants coton, on a compté sur la solvabilité des paysans pour leur mettre à disposition des engrais et les intrants vivriers à crédit et ils paient tout sur le coton. Il faut oser le faire. Les structures qui en sont chargées ont déconcentré aussi les magasins de distribution des intrants. Autre chose, les intrants sont contrôlés de façon sévère au niveau de nos frontières et au niveau du port. S’il y a la qualité des intrants et qu’on met un peu d’innovations technologiques, on ira loin; les résultats suivront.

Une fois le Bénin devenu 1er dans la sous-région en matière de production du coton, certains pays ont initié des stratégies pour doper leurs producteurs. Notre pays conservera-t-il son rang, toujours sans subventions ?

Les autres Etats nous décochent des flèches. A partir du moment où le Bénin, avec sa petite superficie, est passé premier dans la culture, les autres Etats se sont réveillés pour augmenter les prix. C’est de bonne guerre. De 275 000 F Cfa la tonne, prix moyen pondéré pour toute la zone, certains sont à 300 000 F Cfa pour amener les paysans à aller à la production du coton. L’engrais qui passe par le port de Cotonou on le vend à 12 000 F Cfa la tonne à Cotonou, mais là-bas, on vend à 10 000 F Cfa. Qui paie la différence ? C’est dire que les gens mettent tout en œuvre pour dépasser le Bénin. Ce n’est pas un problème. Nous allons nous battre pour rester premier: premier en qualité, premier en volume.
Nous, au Bénin, nous avons choisi de sortir des subventions qui n’étaient pas nécessaires et ce, pour faire parler la vérité des prix et des capacités des acteurs de la filière. Il faut qu’après tout, toutes nos filières puissent se porter elles-mêmes et résister aux chocs. Il se peut qu’à un moment donné, qu’on ait besoin d’un appui ponctuel de l’Etat pour régler des questions. Lorsque par exemple le coût du cacao a chuté sur le marché, la Côte d’Ivoire a eu recours à la Banque africaine de développement (Bad) pour créer des infrastructures de stockage de très grande capacité pour stocker le produit, en attendant que les coûts puissent s’améliorer sur le marché.
Je vous assure que maintenant, nous menons une bonne politique de durabilité dans la production cotonnière. Le petit pays, le Bénin, va encore étonner le monde ; on va révéler le Bénin. C’est la filière coton qui tire les autres filières vers le haut. Sur la production vivrière, malgré que nous n’ayons pas un territoire trop grand, je promets que nous allons nous battre pour être premier per capita, à travers le ratio par tête d’habitant.
En quoi consiste cette politique de production durable ?

Nous travaillons à asseoir une production respectueuse de l’environnement. Nous avons aujourd’hui mis en chantier et à échelle un certain nombre d’innovations technologiques dans la rotation cotonnière qui sécurisent nos sols, protègent notre environnement, en réduisant sensiblement le nombre de labours, les techniques de préparation du sol et en introduisant de nouveaux concepts de semis et de couverture végétale de sol pendant toute la végétation du coton et des produits de la rotation cotonnière. Nous avons mis en place un projet de transition agro-écologique en zone cotonnière qui se met progressivement à échelle et pour lequel nous sommes en train d’obtenir de nouveaux financements pour développer l’initiative.

La zone cotonnière est également la zone de production massive de céréales et d’élevage. Que faites-vous pour que les performances suivent aussi à ces niveaux ?

Le coton a tiré vers le haut les spéculations vivrières. Les dividendes du coton ne sont pas encore complètement utilisés. Si on fait la première transformation qu’est l’égrenage, nous avons les fibres mais nous avons aussi les graines qui sont triturées par endroits pour donner de l’huile et le tourteau qui est vendu directement aux exploitations à coût réduit pour doper l’élevage. Là aussi, on a besoin de sédentariser nos élevages pour réduire les nuisances dans la transhumance, de mettre en place un certain nombre de parcelles fourragères par exploitation.  
A ce titre, je remercie l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) pour son appui dans la question d’évaluation du pâturage chez nous. Nous avons reçu une contribution matérielle pour l’étude sur la disponibilité en matière de pâturage et de l’environnement de l’élevage. Nous allons réaliser l’étude mais en même temps, au cours de cette campagne, il y a beaucoup de blocs fourragers qui sont en train d’être mis en place. Et nous initions la jeunesse à produire des compléments alimentaires, des blocs multidimensionnels densifiés, à partir du pâturage traditionnel pour réduire la pénibilité du travail.

Quid de la transformation du coton-fibre, monsieur le ministre ?

En ce qui concerne la transformation du coton, la première transformation se fait de façon systématique et de manière très intelligente. La qualité des fibres est très appréciable, parce que les cultivars que nous avons utilisés, sont assez performants en termes de ténacité, de longueur de soie, d’éclat, de qualité technologique. Aussi, les rythmes d’égrenage sont-ils très bien suivis. Chaque égreneur a besoin d’avoir du matériel de haute performance pour pouvoir mieux vendre. Mais il reste à faire car il nous faut doper la transformation de la fibre pour avoir des tissus wax de manière industrielle, ou filés à la traditionnelle pour notre Atchooké, pour nos boubous Tako, nos pagnes bicolorés ou bigarrés, qui montrent un peu le coton africain, notre tradition. L’Uemoa entend appuyer les Etats membres pour cela. Elle a vu juste en ciblant les femmes dans nos villages pour la transformation. Dans notre pays, il est créé beaucoup d’ateliers, des centres de formation de jeunes filles avec, entre autres métiers, la filature, le tissage. Donc nous avons un terrain fertile sur lequel nous pouvons tout de suite jouer. Il y a des organisations de femmes qui s’intéressent à cette problématique.
C’est le secteur privé à qui l’on crée des conditions de faveur qui doit maintenant se lancer davantage dans la deuxième transformation des fibres, pour que nous ayons une valeur ajoutée plus importante. Même si on n’organise pas autant que l’égrenage du coton, il y a quelque chose à gagner, il y a quelque chose à créer, il y a de la valeur ajoutée à donner à nos fibres pour qu’elles ne soient plus exportées aussi brutes.

L’Uemoa sollicite, à travers une mission de plaidoyer, l’expertise du Bénin dans le cadre de l’amélioration de la compétitivité de la filière coton dans la sous-région. Comment appréciez-vous cela ?

Je salue l’initiative de l’Uemoa de partager la modeste expérience béninoise qui ne date pas que des trois dernières années. Après l’Uemoa, l’Afrique du Sud vient avec une forte délégation des ministères en charge de l’Agriculture, de la Coopération, pour venir voir l’expérience de l’école africaine de coopération qui existe ici au Bénin et comment la gouvernance coopérative se fait dans nos régions. Le Bénin a quelque chose à partager avec les autres. Nous n’avons aucune gêne à servir de gros bras derrière l’Uemoa pour partager la modeste expérience du Bénin. D’ailleurs, un savoir qui n’est pas partagé, meurt. Nous ne sommes pas prêts à faire échouer les innovations. Il faut les porter à échelle pour que notre région puisse grandir.
L’accompagnement que l’Uemoa nous apporte dans le développement agricole, n’est pas du tout modeste. Sur la production des céréales, si nous faisons des pas, c’est grâce à l’Uemoa qui a aussi compris avec nous qu’il faut aménager les terres, qu’il faut faire travailler les femmes dans des conditions de moindre pénibilité. Là où elles s’échinaient pour avoir 2 ou 3 tonnes de riz par an, nous avons fait des aménagements pour qu’elles aient désormais deux récoltes de 5 tonnes par an, avec une culture intercalaire. Que veut le peuple : la paix et le pain. Je vous remercie.

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