Poursuivi pour assassinat et mis sous mandat de dépôt depuis le 23 avril 2012, Albert Gbagbé, agent d’entretien à l’auberge "La cité" sise à Kétou, a comparu devant la cour d'assises de la cour d'appel de Cotonou, ce jeudi 19 juillet. Reconnu coupable, l’accusé a été condamné à 10 ans de travaux forcés.

Il a encore quatre ans de travaux forcés devant lui. À la barre hier après six ans de détention provisoire, Albert Gbagbé, agent d’entretien à l’auberge "La cité" sise à Kétou, a été condamné à 10 ans de travaux forcés pour homicide volontaire avec préméditation sur Jacqueline Ahouangbédji, réceptionniste en service à la même auberge. Cependant, l’accusé n'a reconnu les faits à aucune étape de la procédure. Il soutient mordicus son innocence bien que ses déclarations et celles des autres employés de l’auberge l’acculent et créent une chaîne de contradictions. 

Lors des débats, l’accusé a en effet affirmé que le 19 février 2012, date du crime, il s’est rendu à son boulot à 7 h du matin pour service de ses tâches qui consistent à assainir les chambres. Jacqueline, la victime, était à la réception. Après avoir nettoyé les chambres à l’étage de l’auberge, Albert dit être descendu avec les draps sales, les a déposés au pied des escaliers menant à l’étage avant d’aller chercher de l'eau pour la lessive. C’est à ce moment qu’il aurait constaté l’arrivée d’un client habitué à la victime, un homme qu’il croyait nigérian en se fiant à la plaque de son véhicule garé devant l'auberge. « Je l'ai salué et il m'a répondu », fait savoir Albert Gbagbé pour persuader de la visite effective de l’hôte. Il poursuit en rapportant que Jacqueline a accueilli cet hôte familier et tous deux sont montés en amoureux à l’étage. Occupé à lessiver les couvertures de lit dans une chambre en construction qui donnait une vue directe sur les escaliers, l’accusé dit n'avoir pas vu l’hôte descendre et qu’il aurait juste constaté que son véhicule n’était plus là. Inquiété par l’absence de sa collègue Jacqueline, il s’est demandé si celle-ci n’était pas sortie avec le "Nigérian". Il était assis sous la paillote quand le gérant de l’auberge, Yaya Akadiri, est arrivé. Il l’a aussitôt appelé, lui a demandé si sa collègue Jacqueline avait sollicité une permission et lui a fait part de la visite de l’hôte avec qui il aurait vu Jacqueline monter à l’étage. Toujours sans nouvelles, l’accusé dit avoir joint par téléphone leur superviseur pour lui signaler les faits. C'est celui-ci qui lui aurait demandé de vérifier les chambres à l’étage. Il est monté une première fois, oubliant les clés. Redescendu, il a pris sur lui les clés, et c’est en faisant le tour des chambres qu’il a constaté qu’il manquait la clé de la chambre n°3. Y jetant un coup d’œil, il aurait constaté que le brasseur était en marche. Il a demandé au gérant le double de la clé pour qu'ils vérifient si l’hôte est effectivement parti. Tous deux sont remontés. Le gérant était réticent parce qu’il craignait de violer l’intimité d’un client mais l’accusé reconnaît lui avoir pris la clé des mains pour ouvrir la porte et en avoir le cœur net. Il a ouvert et vu des chaussures d'homme non loin de la porte et une mare de sang par terre. Et il s'est écrié : « Ils ont tué cette fille ! ». Quand les forces de l'ordre sont arrivées et qu’il s’est agi d'amener le corps à la morgue, il dit avoir remarqué qu’elle avait été poignardée vers la poitrine et qu'on l'avait ligotée avec du fil de courant. Quelques jours après, un de ses amis lui aurait rapporté que c'est plutôt d'une balle qu'elle a été tuée. L’accusé Albert Gbagbé dit en être étonné jusqu’à présent puisqu'il n'a entendu ni coup de feu ni le moindre bruit de Jacqueline. Telle est sa version des faits.

L’énigme !

Comment a-t-il su que l’hôte et la victime avaient occupé la chambre n°3, qu’est-ce-qui l’a fondé à croire spontanément que ce serait le sang de Jacqueline et comment a-t-il identifié le nom de l’hôte "nigérian", qu’il disait ne pas connaître de nom et dont le nom ne figurait pourtant pas sur la liste des clients du jour ? Ce sont des interrogations auxquelles la présidente de la cour de céans a invité l’accusé à donner réponse. Celui-ci a rétorqué qu’il n’avait pas de préjugé sur la chambre n°3 d’une part et d’autre part, qu’il a vu les chaussures de Jacqueline dans le sang à l’ouverture de la chambre et c’est ce qui l’aurait déterminé à croire qu’elle a été tuée. Une déclaration nouvelle dont mention n’avait jamais été faite. L’accusé a insisté sur le fait que l’idée de vérifier la présence de Jacqueline dans les chambres à l’étage ne vient pas de lui mais de leur superviseur ; quand bien même il reconnaît être celui qui a affirmé que Jacqueline et l’hôte nigérian auraient gravi les marches de l’étage en couple. Quant au nom de l’hôte, l’accusé dit avoir fouillé dans le registre puisque l’hôte est un habitué des lieux. C’est dans sa fouille qu’il aurait identifié son nom, Amouda Youssouf, et c’est plus tard lors des enquêtes qu’il a su que ce n’était pas un Nigérian mais un Béninois. L’interrogeant sur la présence de cet hôte que l’accusé semblait être le seul à avoir vu, la présidente de céans lui a rappelé que ses collègues disent ne pas avoir vu quelqu'un arriver ce jour-là, ni une voiture garée devant l’auberge. Tous disent qu’il aurait menti et que Jacqueline n'est pas une femme frivole qui s’amuserait à batifoler avec un client en l’occurrence sur son lieu de travail.
Mais l'accusé a rejeté toutes ces affirmations. « Ils mentent », a-t-il soutenu. Il dit ne pas leur en vouloir de ne pas avoir vu la voiture du "Nigérian" garée puisque de leur position et selon l'endroit exact où ils se trouvaient, ils pourraient ne pas avoir constaté sa venue. Il précise aussi qu’il n’a pas pour habitude de surveiller Jacqueline et ne peut attester de sa moralité.
La cour a reçu à la barre le gérant de l’auberge, Yaya Akadiri, le superviseur de l’auberge et le propriétaire lui-même. Tous sont restés fidèles à leurs déclarations. Le gérant a signalé qu’il y avait une mésintelligence entre l’accusé et la victime, du fait que la victime a pris le poste de réceptionniste qu’occupait l’accusé Albert Gbagbé. Mais il souligne que ses petites querelles ne sauraient motiver Albert à donner la mort à Jacqueline.
Le superviseur Daniel Sènouvo a reconnu que c'est lui qui a demandé à l’accusé d'aller voir si l’hôte a libéré la chambre. Bien sûr après que l'accusé lui a dit que Jacqueline et son ami "nigérian" seraient en haut. Il atteste pour sa part qu’il n'y a pas de lien particulier entre Jacqueline Ahouangbèvi et Albert Gbagbé. Le propriétaire du motel fait savoir qu’il a été joint par le superviseur puis par Albert Gbagbé. Ce dernier, avant l’incident, voulait démissionner pour insuffisance de revenus mais après l’incident, il se serait déclaré apte à travailler même si tous les employés s’en allaient. De plus, un autre témoin, Dame Affousath Odoubi, sise dans une maison voisine à l’auberge, dit avoir entendu la détonation. « Ce jour-là, j'étais dans ma chambre. J'ai entendu un grand bruit et demandé d'où ça vient à ma fille et à la domestique qui s’amusaient. Elles m'ont dit que c'est de l'hôtel que venait le bruit. C'était aux environs de 11 h », a-t-elle témoigné à la barre.

L’enquête orientée ?

Pour l’avocat général qui est allé sur les lieux du crime, il est impossible non seulement de faire la lessive à l’endroit où l’accusé était et ne pas voir la sortie de l’hôte qui serait arrivé, mais aussi de ne pas entendre un coup de feu à l’étage. « Il faisait la lessive à quelques mètres des escaliers menant aux chambres à l’étage », a indiqué le ministère public.
Dans son réquisitoire, il a fait savoir que l’accusé a orienté l'enquête en identifiant le nommé Amouda Youssouf comme coupable pour dérouter les enquêteurs. « L'accusé a systématiquement nié les faits depuis son interpellation. Il croyait qu’en niant les faits comme Amouda Youssouf, il serait relaxé. Mais il y a beaucoup d'éléments du dossier qui l'accablent, des éléments constants. L'accusé est le dernier à avoir vu la victime. Vers 11 h, il a appelé la victime et il l’avait nié avant que le relevé d’appel obtenu le confonde. Vers 11 h, un coup de feu a été entendu par un voisin et lui dit n’avoir rien entendu. Qui peut oser tirer à bout portant dans une auberge si celui-là n’a pas l’assurance qu'il n'y a personne à côté. Et qui pouvait le savoir ? ». Des indices concordants qui, selon l’avocat général, prouvent la culpabilité de l’accusé Albert Gbagbé. « On ne peut tolérer que les citoyens puissent s'amuser avec la vie des autres. Il s'agit d'un crime crapuleux, d'un assassinat », a-t-il conclu. Le ministère public a alors requis une peine de 20 ans de travaux forcés contre l’accusé pour homicide volontaire avec préméditation, crime prévu et puni par les articles 295, 296, 297, 298 et 302 du Code pénal.
Dans sa plaidoirie, le conseil de l'accusé, Me Gabriel Dossou, a déploré le défaut de démonstration du ministère public sur les preuves établissant l’imputabilité du crime à l’accusé d’une part et fondant la préméditation c’est-à-dire le dessein formé par l’auteur avant de passer à l'acte d’autre part. « A cette étape de la procédure pénale, les indices concordants ne peuvent pas être considérés comme des preuves. D'ailleurs en termes d'indices, le gérant a déclaré que les mésintelligences entre la victime et l’accusé ne suffisent pas pour qu’Albert donne la mort à Jacqueline. Les uns disent que c'est avec un fil de fer que les jambes de la victime ont été attachées et pour d'autres, c'était un fil électrique. Un voisin dit avoir entendu un coup de feu. Or les autres employés présents dans l'enceinte de l’auberge n'ont rien entendu », relève le conseil de l'accusé avant d’ajouter : « S'il y a un seul élément de l'infraction qui manque, il n'y a pas infraction. L'infraction d'assassinat n'est pas constituée. En outre, il n’y a dans le dossier, aucune expertise balistique ». Rappelant alors le principe « Plutôt laisser courir mille "infractaires" que d'envoyer en prison un seul innocent », il a plaidé pour que la cour, à défaut de reconnaître la non constitution de l'infraction, considère au pire des cas, le bénéfice du doute afin que son client soit acquitté. « A l'infini subsidiaire si vous le trouvez coupable, accordez-lui une peine de principe (le temps déjà passé en prison) », a-t-il ajouté. 
Il faut préciser par ailleurs que le rapport d'expertise médico-psychologique révèle que l'accusé ne présente aucune anomalie physique et psychique et qu'il dispose de toutes ses facultés mentales et intellectuelles. Son casier judiciaire ne porte mention d'aucune condamnation antérieure. L'enquête de moralité lui est favorable.
Considérant les inconstances de l’accusé, ses déclarations antérieures et délibérant dans le secret de son intime conviction, la cour dans son verdict a reconnu l’accusé Albert Gbagbé, agent d’entretien marié et père de 4 enfants, coupable d'avoir volontairement commis un homicide sur la personne de Jacqueline Ahouangbédji avec comme circonstance que le meurtre a été commis avec préméditation. En conséquence, il a été condamné à la peine de 10 ans de travaux forcés.
Se constituant partie civile conformément à l'article 1382 du code civil, le père de la victime Yaovi Ahouangbèvi a demandé 5 millions F Cfa pour couvrir les funérailles. N’ayant apporté aucune preuve des dépenses et conformément au principe qu’en matière civile, « la preuve est la rançon du droit », la cour après avoir reçu la requête, a purement et simplement débouté la partie civile?

Les faits

Dimanche 19 février 2012, l’accusé Albert Gbagbé, agent d’entretien à l’auberge « La cité » sise à Kétou quartier Achoubi, a demandé à ses collègues la position de la victime, sa collègue Jacqueline Ahouangbèvi, réceptionniste à ladite auberge.
Ne l’ayant pas vue, tout le personnel s’est aussitôt mis à la recherche de cette dernière. Plus tard, le corps de Jacqueline Ahouangbèvi inanimé, emballé dans un drap de lit et gisant dans une mare de sang, a été retrouvé dans la chambre n°3 de l’auberge. La dépouille présentait une blessure profonde à la poitrine, au-dessus du sein droit. L’autopsie du corps a révélé que la blessure mortelle est l’œuvre d’un coup de feu tiré à bout portant justifiant la présence de 20 billes métalliques dans la cage thoracique de la victime.
Les soupçons sont portés sur l’accusé Albert Gbagbé qui spontanément a déclaré avoir vu Jacqueline Ahouangbèvi, le matin des faits, installer amoureusement un client de nationalité nigériane, habitué des lieux, dans l’une des chambres de l’auberge. Sa déclaration a été contestée par le reste du personnel de la structure.
Les investigations ont permis de découvrir que le dernier appel reçu par la victime provenait du téléphone portable de l’accusé. Interpellé et inculpé d’assassinat, Albert Gbagbé a nié les faits à toutes les étapes de la procédure. Il a été mis sous mandat de dépôt le 23 avril 2012.


Composition de la Cour

Président :
Eliane Guézo-Noutaïs
Assesseurs :
Jules Mouka Chabi
Amzath Gauthé
Jurés :
Hyacinthe Ezin-Wota Fatondji
Marie Marguerite B. Nouhoumon
Mariette Ahouansou
Pélagie Lokossou
Ministère public : Robert Dadaglo
Greffier : Louis Houngbo

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