La création des villes intelligentes prend en compte plusieurs paramètres dans un contexte de développement numérique. Sur ce chantier, le Bénin fait des merveilles et s’aligne derrière des pays comme la Suisse et l’Estonie, qui constituent des références en smart gouvernance. Dr Flavien Edia Dovonou, environnementaliste, enseignant-chercheur à l’Université d’Abomey-Calavi, revient dans cette interview, sur les caractéristiques d’une ville intelligente ainsi que les comportements des citoyens pour accompagner le développement du pays.

La Nation : Le gouvernement, à travers le ministère du Cadre de vie et du Développement durable agite, depuis peu, l’idée de création d’une ville intelligente. Que comprendre de ce concept ?

Dr Flavien Dovonou : Avec des populations de plus en plus nombreuses en zone urbaine, les villes sont aujourd’hui contraintes de s’adapter à cette croissance de manière réfléchie, en adoptant des politiques élaborées sur le long terme. C’est de cette obligation qu’est né le statut de ville intelligente appelée aussi Smart city en anglais.
De façon simple, une ville intelligente est une ville privilégiant les technologies de l’information et de la communication pour favoriser une meilleure interaction avec ses citoyens et garantir à ses habitants l’amélioration de leur  environnement de vie malgré le développement croissant de la ville. La notion de ville intelligente présente trois aspects centraux à savoir l’économie, le social et l’environnement.

Quel est son rapport avec une ville durable ?

La ville intelligente est une ville qui concourt à un développement durable. Pendant longtemps, nos pays se sont développés en focalisant tous leurs efforts sur l’économie et le social. Ils ont longtemps négligé l’environnement et aujourd’hui, nous constatons les dégâts, nous subissons les conséquences. Lorsqu’on parle de développement, on ne s’arrête pas au terme développement tout court. On ajoute développement durable parce que désormais, le développement est pensé comme un trépied construit sur l’économie, le social et l’environnement. Et lorsque nous parlons de ville intelligente, nous travaillons à ce que l’économie, le social et l’environnement soient au cœur de ce concept.

Au regard des explications que vous venez de donner,  quelles sont les caractéristiques d’une ville intelligente ?

Pour être considérées comme des villes intelligentes, les villes doivent avoir fait et adopté des progrès technologiques pour couvrir une partie ou la totalité d’un certain nombre de principes. Le premier, c’est le principe de Smart économie, avec par exemple des plate- formes de financement. Cela permettrait aux petites entreprises de prendre des prêts ou de recevoir des subventions pour développer leurs activités. Cela a commencé déjà chez nous au Bénin où l’on peut vous envoyer de l’argent via le téléphone.
Le ministère en charge des Petites et moyennes entreprises peut déjà, à travers cette plateforme, faire des prêts aux bonnes dames via leurs téléphones. Il y a un début avec cette Smart économie. Le deuxième principe est celui des pratiques environnementales intelligentes,en développant par exemple des programmes visant à réduire stratégiquement les déchets et en créant des alternatives faciles ; l’énergie renouvelable serait également un bon moyen pour réduire la consommation intelligemment.
Le réchauffement climatique est un problème que les Smart technologiques pourraient contribuer à résoudre avec le soutien des gouvernants. Je donne l’exemple des Pays-Bas où l’on préfère l’envoi des fichiers dans l’administration à la manipulation des photocopies, parce qu’ils estiment que des photocopies sont des papiers et lorsqu’on finit d’utiliser le papier, il devient déchet. Donc, la pratique environnementale dans ce domaine consiste à utiliser au maximum les fichiers électroniques et à se passer des photocopieuses, des supports papiers. Voilà une manière simple de maintenir notre environnement propre et de faire une gestion durable dans le domaine environnemental en ce qui concerne la gestion du courrier par exemple.


Le troisième principe, c’est une gestion Smart ; lancer des initiatives pour améliorer les espaces ruraux. La participation citoyenne est une belle réponse à la question de la Smart gouvernance.

Mais encore ?

Les plateformes collaboratives et celles de participation citoyenne permettent de gérer les initiatives en ligne d’une part avec les citoyens qui votent et proposent des idées, et d’autre part les gouvernements qui transforment les meilleures idées en projets. Dans le monde aujourd’hui, les champions de la Smart gouvernance sont la Suisse et l’Estonie. Ces deux pays sont cités comme des références. C’est vrai que chez nous aussi quelque chose se fait. Vous allez au ministère de la Fonction publique, c’est la dématérialisation, c’est-à-dire que chaque fonctionnaire peut imprimer sa fiche de paie là où il est. La dématérialisation permet donc, lorsque vous avez des actes d’avancement, au lieu de courir pour aller au ministère, ou de se déplacer de Tanguiéta pour Porto-Novo pour chercher, il suffit d’avoir la connexion internet pour aller sur la plateforme du ministère de la Fonction publique afin d’imprimer vos actes à distance. Vous imaginez le temps du transport. Si je suis un enseignant, je vais laisser les enfants pendant deux ou trois jours, si je suis fonctionnaire, il faut que je paie le déplacement. Aujourd’hui, je ne paye plus rien de cela. Il suffit d’avoir de la connexion internet pour imprimer sur la plateforme du ministère de la Fonction publique tous les actes. Voilà un exemple de développement intelligent au niveau de la gestion des carrières qui a commencé chez nous au Bénin.
Désormais, on ne va plus citer seulement la Suisse et l’Estonie, il faut qu’on ajoute aussi le Bénin qui est sur le chemin d’un développement intelligent, d’une gouvernance intelligente. Le quatrième principe, c’est la mobilité Smart. Les routes étant déjà trop embouteillées, si les transports en commun étaient plus fluides et moins coûteux, plus de conducteurs laisseraient leurs véhicules. Il y a évidemment plusieurs idées pour réduire considérablement le trafic, mais la vraie question est si la technologie pourra relever le défi. Certainement pas sans des Smart citoyens. Nous sommes la clé de la transformation de nos villes. Le cinquième principe, ce sont des citoyens Smart. De tous ces points cités, aucun ne peut se réaliser sans la participation des citoyens. Ceux-ci sont appelés à être de plus en plus Smart. On ne peut pas faire le développement et mettre de côté l’homme.

Que faut-il donc faire face aux embouteillages interminables aux heures de pointe?

Aujourd’hui, vous le constatez, avec regret. Je ne sais pas si un jour, on pourra y trouver de solution. Lorsque vous regardez les heures de pointe, Cotonou et Abomey-Calavi, les matins entre 6 h et 7 h 30 ou le soir entre 18 h 30 et 21 h, vous allez voir cinquante véhicules alignés, avec en tout, cinquante personnes à bord, parce que chaque personne avec sa voiture. C’est ça les véritables causes des embouteillages au niveau des axes routiers. La mobilité Smart nous amène à nous arranger pour que ces cinquante personnes se retrouvent dans un seul bus au lieu d’utiliser cinquante véhicules. Cela va limiter la pollution atmosphérique et va nous amener à gagner du temps. Voilà un exemple de mobilité Smart que d’autres pays ont compris. Les Européens, les Américains,… ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas d’argent qu’ils n’achètent pas de voiture. Ils ont le métro, le tramway, le bus, le Tgv, tout ce qu’il faut. Aujourd’hui, le développement d’une ville doit être pensé en prenant en compte le transport en commun.
Si nous réfléchissons nous-mêmes pour inventer des méthodes et des technologies, vous convenez avec moi que nous participons déjà au développement de notre ville et elle sera une ville intelligente. Il y a un exemple tout récemment en République Démocratique du Congo où une dame a inventé un robot qui fonctionne avec de l’énergie solaire, et le robot est le prototype de l’homme qu’elle a placé sur des carrefours pour réguler la circulation. Voilà par exemple comment nous devons penser le développement intelligent des villes. Ce n’est pas seulement en milieu urbain, il faut aller aussi dans les milieux ruraux. Il n’y a pas de modèle de développement dans le monde. Chaque pays crée son modèle de développement en fonction des réalités qu’il affronte et des défis qu’il a à relever. Voilà ce qui se fait actuellement sous d’autres cieux, voilà ce qui se fait chez nous.
Mais il nous reste du chemin, parce que tant qu’on ne va pas régler ce problème du transport en commun, nous allons affronter la pollution atmosphérique tous les jours.

Dans cette nouvelle ville, quels pourraient être les comportements des citoyens Smart ?

Actuellement, nous n’avons pas encore des écocitoyens. Ces derniers savent qu’ils ne doivent pas jeter des ordures dans la rue, boucher des caniveaux avec des sachets plastiques, uriner dans la rue… Si nous voulons avoir une ville propre, ça dépendra du comportement de chacun de nous vis-à-vis de l’environnement. Les autres pays ont compris cela depuis longtemps et ils respectent ces principes. Nous, c’est maintenant que nous entrons dans la danse. Les débuts en toutes choses sont difficiles mais avec la répression, nous allons y arriver et nous discipliner. Qui pourrait imaginer qu’on pouvait rouler nos motos avec casque ou que les motocyclistes pouvaient rouler sur les pistes cyclables ? Tout récemment, il y a des interpellations quand on vous surprend en train d’uriner sur les places publiques. La peur du gendarme marque le début de la sagesse, dit-on. Chacun pourra prendre ses précautions pour uriner avant de quitter la maison, pour éviter des ennuis. Le Béninois, sur le plan environnemental, n’est pas encore bien sensibilisé. Il faut qu’on tende vers des villes propres, écologiques, intelligentes. Kigali étant une référence en la matière, si tu descends à l’aéroport avec un sachet tu as deux options : soit tu le jettes dans la poubelle, soit tu retournes dans ton avion. L’idéal n’est pas de ramasser des sachets, mais d’empêcher son entrée sur le territoire.

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