Quelques années après la création d’un département de Science politique à la Faculté de Droit et de Science Politique (Fadesp) de l’Université d’Abomey-Calavi, il a été initié un Master recherche en Science politique fondamentale (Spf). Professeur Hygin Kakaï, agrégé de Science politique, directeur du Centre d’études sociologiques et de science politique (Cespo) qui coordonne cette formation, nous parle dans cette interview des motivations, des opportunités qu’elle offre ainsi que de l’apport de la Science politique au développement.

Professeur Hygin Kakaï, vous avez œuvré à l’avènement de la Science politique fondamentale (Spf) comme discipline à part entière à la Fadesp. En quoi est-elle importante dans les curricula de formation de l’Université d’Abomey-Calavi ?

Hygin Kakaï : La science politique existait puisqu’on parle de la Faculté de Droit et de Science politique et bien avant cette dénomination, c’était la Faculté des Sciences juridiques, politiques, économiques et de gestion. Mais cette science politique était un droit public hybride, c'est-à-dire que les étudiants étaient outillés à faire la Science politique certes, mais une science politique très dépendante du droit public. Cela se comprenait parce qu’à l’époque, même au niveau du Conseil africain et malgache pour l'enseignement supérieur (Cames), les deux sciences étaient interconnectées. Avec l’ouverture du Cames, le concours d’agrégation a été scindé et on fait désormais une différence entre les deux disciplines. Depuis 2009, le Cames a institué un concours de Science politique et un autre de droit public. Ce qui a favorisé, entre autres, l’autonomie de la Science politique dans plusieurs universités africaines dont le Bénin et précisément au sein de la Faculté de Droit et de science politique de l’Université d’Abomey-Calavi. Nous avons désormais un département de Science politique qui a développé une Licence en science politique.
La pertinence d’une telle réforme s’explique par le fait que nous disons que le Bénin est un laboratoire de la démocratie. Or, des pratiques politiques ne sont pas toujours analysées par des spécialistes de science politique, tout simplement parce que notre pays ne produit pas de politistes. Du coup, on est obligé de faire souvent appel aux étrangers. Face à tout cela, vous convenez avec moi que logiquement, il est nécessaire de penser à une telle initiative.

Après la Licence, il y a désormais un Master de recherche en Science politique. Quelles en sont les motivations ?

La création de la Licence en Science politique est une œuvre institutionnelle. C’est la Fadesp, avec le concours des enseignants de Science politique, qui l’a créée. En ce qui concerne le Master, il répond à un besoin et suivant la logique du système Licence - Master - Doctorat (Lmd). C’est le système d’enseignement en Afrique francophone. Aujourd’hui, c'est un défi pour toutes les universités. Partant de cette base, on ne doit plus former seulement en Licence. Autrement, ce serait un travail inachevé. Or, nous sommes dans un espace concurrentiel. Dans les autres pays de la sous-région, les universités forment jusqu’au doctorat et pourquoi pas nous aussi ? Nous devons faciliter la tâche à nos étudiants qui vont au Niger, au Cameroun, au Togo, au Sénégal alors que des ressources pédagogiques existent dans notre pays. Autant d’éléments qui ont amené le Centre d’études sociologiques et de Science politique (Cespo) à proposer un programme de Master en Science politique fondamentale. L’autorité rectorale a validé le programme qu'elle juge comme une réponse à un besoin spécifique.

Au Bénin, la Science politique est une discipline nouvelle. Alors, qu’est-ce que cela apporte de nouveau aux étudiants ?

Je ne parlerai pas d’une discipline nouvelle mais je dirai plutôt un nouveau programme parce que nous avons des diplômés de Science politique depuis des années certes, mais telle que la discipline se pratique maintenant et telle qu’elle est envisagée, elle est récente. C’est une discipline des sciences humaines et sociales à l’instar de la sociologie, l’anthropologie, la philosophie, la psychologie, etc. Elle est plus proche de ces sciences sociales que du droit même si on est d’accord qu’elle en tire des ressources juridiques. Mais la méthodologie et la façon de concevoir l’analyse d’un fait politique ne sont pas normatives. L’approche est réaliste.
L’autre élément qui nous a motivés est qu’au Bénin lorsque vous vous présentez comme spécialiste de Science politique, on pense directement à la politique politicienne, que vous êtes uniquement utile en politique ou que vous êtes un homme politique. Or, un politiste a des compétences pluridimensionnelles. Les directions de planification et de la prospective, la construction des routes, des centres de santé, aéroports et autres infrastructures intéressent le politiste qui peut analyser la rationalité de l’action publique. La Science politique est une science qui aide à comprendre les comportements politiques mais elle est aussi au service du développement.

Pourquoi l’option d’un Master recherche et non un Master opérationnel ?

Nous sommes partis de l’idée selon laquelle, notre université n’avait pas un Master de Science politique, qu’il soit professionnel ou recherche. Donc, il fallait innover en créant un Master, ce que nous avons fait.
Nous avons en effet fait le choix du Master recherche pour plusieurs raisons. La première est que depuis la création de l’université, seulement deux personnes ont reçu leur diplôme de doctorat en Science politique made in Uac. Deuxièmement, tout le département de Science politique de l’université ne dispose que de neuf enseignants. Donc, nous avons une pénurie d’enseignants, alors il faut former les acteurs disposant d’un capital culturel.
Sur le plan institutionnel, pour accompagner l’Etat, nous avons besoin de spécialistes, pas forcément des professionnels, nous avons besoin des chercheurs, des gens qui, par leurs connaissances théoriques, peuvent aider les gouvernants à divers niveaux comme à l’Assemblée nationale, à la Présidence de la République, dans les ministères, etc. Dans ce processus d’accompagnement, je pense qu’il vaut mieux former des chercheurs, car ils sont capables de faire preuve de professionnalisme.

Le Master est récent mais le Cespo a déjà fait du chemin. Quelle contribution ce centre apporte-t-il à l’enseignement de la Science politique ?

Le Cespo date de décembre 2015. Sa création est aussi récente. L’Ecole doctorale des Sciences juridiques, politiques et administratives est le maître d’ouvrage de ce programme de Master recherche en Science politique que j’appelle affectueusement Spf. Mais, le Cespo en est le maître d’œuvre. Le Cespo coordonne le programme en collaboration avec l’Ecole doctorale. Pour répondre à ces besoins dont nous venons de parler, il faut que dans les années à venir, on dispose de spécialistes de Science politique, notamment de spécialistes de Relations internationales, de spécialistes de Sociologie politique, de spécialistes de Politique publique... C’est d’ailleurs pour cela que le profil d’entrée est divers et varié. Comme je le disais, la Science politique est une discipline ouverte. La preuve, il y a des journalistes qui sont auditeurs du Master, des historiens, des philosophes, des spécialistes de développement communautaire, des sociologues, des gens qui ont une Licence en Science politique. Le profil est ouvert à tout spécialiste des sciences sociales et humaines. Nous avons aussi des économistes, des spécialistes des sciences de gestion. Ils deviennent politistes de par leur formation de base.

Quels sont les domaines de spécialisation de la Science politique ?

On peut parler de spécialités ou de sous-disciplines. Dans l’espace Cames, notamment en ce qui concerne les Sciences juridiques ou politiques, il faut souvent éviter une spécialisation précoce. La Sociologie politique est par essence une discipline fondamentale de la Science politique. Nous avons demandé à chaque auditeur de tenir compte de sa formation de base pour devenir politiste. On peut devenir politiste tout en étant sociologue à la base. On n’est pas obligé de réfléchir comme le philosophe ou l’historien, à partir du moment où la discipline permet de tenir compte de sa formation de base. C’est pourquoi nous avons parlé de Science politique fondamentale. Fondamentale pour dire que quelqu’un qui fait ce master a les prérequis, les fondamentaux, c’est-à-dire les bases fondamentales et cela lui permet, à l'avenir, d’affronter le marché de l’emploi et de s’affirmer comme un spécialiste.

Quels sont alors les débouchés qui s’offrent aux auditeurs de ce Master aujourd’hui?

Pour toute personne qui fait un Master de Science politique, les débouchés sont pluriels, divers et variés. On peut devenir consultant politique, concepteur de projets de développement, gestionnaire de projets de développement, diplomate, journaliste politique, enseignant, etc. Au Bénin, nous avons par exemple beaucoup de journalistes, mais nous avons très peu de journalistes spécialistes des questions politiques. Dans le domaine de la santé, de l’économie et des services sociaux de base, il faut des diplômés qui comprennent mieux les politiques publiques. Or pour mieux saisir les politiques publiques, il faut être politiste.
On peut aussi devenir un assistant de recherche à l’université, un spécialiste des politiques publiques dans nos ministères. Regardez ! Dans notre pays où l’on parle de ministère en charge de l’évaluation des politiques publiques, on n’y retrouve pas de politistes. On n'a que des économistes, des planificateurs. Comment arrive-t-on à identifier les problèmes publics ? La science politique offre ces avantages. Je crois que les débouchés sont pluriels ; chacun peut trouver son compte en faisant un tel Master.

Quelles sont les conditions pour accéder à cette formation ?

Pour être admis à cette formation, il faut avoir une Licence en sciences sociales et humaines, c’est-à-dire une Licence en Droit ou en Science politique, une licence en Sociologie, une Licence en journalisme, en communication, une licence en science économique, en science de gestion, une licence en philosophie, en géographie, en histoire….ou quelqu’un qui a un diplôme Bac+3 ou Bac+4 en développement communautaire, en Administration publique, etc. C’est la condition de base. Il faut faire l’anglais, c’est une exigence de notre université, ce que la Cour constitutionnelle a confirmé très récemment. Le diplôme doit être vieux d’au moins un an, c’est aussi une condition de notre université. Si l'étude de dossier atteste que ces conditions sont réunies, nous faisons un test oral pour nous assurer que les performances intellectuelles sont acquises.

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