De jeunes écoliers à la peine à Dikouan. 23 km de Natitingou, les conditions d’existence militent peu à leur maintien à l’école.

Le visage illuminé, la centaine d’écoliers de l’école primaire publique de Dikouan, village situé à 23 km de Natitingou, dans la discipline, se ruent vers la baraque qui sert de cuisine à l’arrière-cour de l’établissement scolaire. Premier repas de la journée pour la plupart, cet instant reste des plus privilégiés pour eux. Sous la direction de Dieudonné Massikè Essohanam, instituteur au Cours d’initiation et maître-cantine, chaque classe se présente aux deux cuisinières de circonstance pour recevoir sa ration de riz. Le tout achalandé d’une sauce tomate sans autres ajouts que l’eau et l’huile qui la composent. A tour de rôle, les élèves se font servir dans leur bol et s’en vont manger dans les salles de classe. Dernier jour de classe avant les fêtes de fin d’année, la journée prend fin au grand soulagement de l’administration scolaire. Si les vivres essentiels sont fournis par le programme de cantines scolaires du gouvernement, il faudra mobiliser les autres ingrédients pour la sauce tomate. Un véritable casse-tête en cette saison où la tomate s’amenuise dans les jardins des parents d’élèves. « Les enfants n’en apportent plus comme il le leur est demandé en classe », note le maître-cantine. Deux semaines déjà qu’il a lancé la collecte de fonds auprès des parents d’élèves pour faire face à la période de soudure observée depuis peu dans le village. « Elle est bien maigre ce que nous avons pu mobiliser. Juste de quoi faire les achats pour cinq repas », indique-t-il. 

Peu avant 9 h, ce dernier est allé prendre les provisions de vivres au magasin pour la préparation du repas de ce mercredi 20 décembre, sous le contrôle du directeur de l’école. A la cuisine, deux anciennes élèves de l’école, des filles-mères, s’activent autour d’un foyer de fortune. Non loin du hangar hâlé par la fumée, une bassine d’eau retient l’attention par sa couleur ocre. « C’est l’eau que nous utilisons pour faire la cuisine aux enfants. C’est l’eau du marigot », précise l’une d’entre elles, interpellée. En l’absence d’une pompe aux alentours de l’école, cette eau sert en effet d'eau de boisson et à la préparation des repas des 135 élèves que compte l’établissement scolaire.
Volontaires, elles font ce qu’elles peuvent pour donner à manger à ces enfants qui arrivent le plus souvent à l’école, le ventre creux ou peut-être avec pour seul aliment de la journée, la bouillie de pâte de mil de la veille. Avec pour seule motivation, la possibilité à elles offerte de déjeuner au même titre que les élèves de l’établissement à l’heure de la pause. Même si cette habitude est interdite par les autorités en charge du programme de cantine scolaire. « Nous n’avons aucune ressource pour les motiver à rester au service des enfants de l’école », confie Hubert Gnonlonfin, directeur de l’école primaire publique de Dikouan. Estimant le rôle combien important de ces bonnes dames dans le fonctionnement de la cantine et par ricochet dans la rétention à l’école des élèves, il avoue son incapacité à aller contre cette décision de l’Association des parents d’élèves.

Spectre de l’abandon

Bien que Thomas N’koué, président de l’association des parents d'élèves, loue les efforts consentis par le gouvernement pour relancer dans les écoles des contrées déshéritées les cantines scolaires, il n’occulte pas les problèmes récurrents dans le village de Dikouan, et qui plombent toute volonté des enfants d'accéder au savoir. En l’absence d’électricité, la localité est plongée dans le noir et étudier constitue une autre paire de manche pour des élèves déjà contraints à parcourir une longue distance avant d’accéder à l’école. Quoique pour la plupart des parents analphabètes, envoyer son enfant à l’école contribue à faire reculer l’ignorance dans le village et à garantir une chance de réussite dans la vie, les conditions de vie sont loin d’être reluisantes. Aussi, assistent-ils parfois impuissants à l’abandon par certains de leurs enfants. Nombre d’entre eux prennent le chemin du Nigeria à la quête de gain pour soulager leurs peines. En début d’année scolaire, sur 157 élèves régulièrement inscrits, 22 ont fini par faire défection.
« L’année dernière, sur 16 candidats présentés au Certificat d’études primaires, 14 seulement ont pu réellement composer. Un élève est allé au Nigeria tandis que l’une des filles s’estimant grande s’est mariée. Sur l’ensemble des 14, cinq seulement ont connu le succès. A cette rentrée scolaire, six des neuf redoublants ont pu reprendre les classes ; les trois autres ont opposé un refus catégorique à toute reprise et ont même brûlé leurs cahiers avant de s’en aller au Nigeria », souligne Hubert Gnonlonfin.
Affecté par cette infortune, le directeur de l’école s’est promis de faire des six élèves que compte désormais sa classe des exemples dans leur milieu. Ce qui l’amène à les visiter dans leur domicile et à s’enquérir de leurs nouvelles une fois leur absence constatée en classe. « Ce sont des enfants qui ont envie d’étudier mais ce sont les conditions qui constituent pour eux des facteurs limitants », lâche-t-il, tout en rappelant que tous sont appelés à aller composer les épreuves du Certificat d’études primaires à Natitingou. « Ils ont tous l’habitude de marcher pour aller composer à Natitingou. Imaginez un enfant parcourir une vingtaine de kilomètres la veille de l’examen juste parce qu’il n’y a pas de centre d’examen dans les environs de leur localité. L’année dernière, nous tous, enseignants, nous avions dû, pour les aider, en remorquer à deux sur nos motos. Ils sont des enfants béninois aussi », avance-t-il, amer. Citant au passage des abus dont ont fait l’objet des filles envoyées chez des proches pour composer à l’examen.

Espoir

Dans sa classe, le directeur se félicite du progrès fait par les anciens candidats au Cep et ne cache pas son espoir de les voir tous connaître le succès en dépit des conditions précaires dans leur famille. C’est le cas de Nestor M’po. Ayant occupé le 3e rang au cours de l’évaluation du mois de novembre, il tient un mois plus tard le peloton de tête, affichant son aisance à s’exprimer mieux en français. Dans la hutte de ses parents, ressortissants otammari comme la plupart des habitants de Dikouan, il confie à la sortie des classes qu’il étudie à l’aide d’une lampe-torche qu’il attache au front à l’aide de lacets élastiques. Une sorte de torche utilisée généralement dans les mines et dont l’une des lampes est défectueuse. A l’instar de tous ses frères, Nestor se sert de cette lampe dont les piles lui sont fournies par son père. Si dans la tradition otammari, les garçons sont dispensés des travaux domestiques, tel n’est pas le cas de Colette Koudiégou, camarade de classe du jeune garçon et 3e lors de l’évaluation du mois de décembre. Tenue aussi d’étudier par le biais d’une lampe-torche à la suite de la vaisselle et de la corvée d’eau, elle déplore l’inconfort qui caractérise l’exercice. « J’étale mon cahier sur la natte et tenant la torche de ma main gauche j’apprends mes leçons à partir de 22 h », indique-t-elle, sous le regard de son tuteur, sensible à ses peines. « Je ne sais ni lire ni écrire mais à voir ma nièce je me rends compte de ses difficultés à étudier avec une torche. N’ayant pas les moyens de disposer d’un panneau solaire pour éclairer son lieu d’études je ne peux que regretter cette situation », défend André M’po Koudiégou.
La voir obtenir le Cep constituerait pour ce dernier un réconfort d’autant plus qu’un de ses fils, étudiant à l’Université de Parakou, a promis la prendre sous sa coupe pour la poursuite de ses études. Le père de la jeune écolière parti en aventure au Nigeria, André M’po Koudiégou lui assure l’essentiel pour éviter l’infernal sort connu par les filles du village : mariage forcé, grossesse précoce et séquestration, etc. Des réalités que confirment Félix Kouagou, chef du village, très engagé dans le combat pour la déclaration systématique des nouvelles naissances dans la localité. Déjà, faudrait-il, avec le concours de la direction de l’école, faire établir aux élèves des actes de naissance et surtout à ceux qui vont à l’examen.
Avec cinq cours au primaire, le village de Dikouan n’a pas fini de faire son chemin de croix. « Les conditions de vie ne sont pas pour autant favorables à l’installation des enseignants dans le milieu. Nous n’avons pas de logement pour eux et tous sont obligés de louer une chambre à Natitingou. Même l’eau qui est source de vie ne leur est pas accessible. Ce qui nous installe dans une permanente incertitude quant à leur envie de rester au service de notre communauté », craint le chef du village. Ses habitants devront par ailleurs affronter la dure réalité de se séparer de leurs enfants une fois qu’ils réussiraient au Certificat d’études primaires, cette année. Ces derniers, une fois ce cap franchi, seront obligés d’aller vivre à Kouaba, arrondissement distant de 18 km du village, où l’on recense le seul collège de la zone?

 

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