Rigoureuse. Mais aussi chrétienne fervente. Mihami Régina Byll-Cataria a su se servir de son caractère pour mettre au service de ses étudiants son savoir-faire. Elle fut la première béninoise professeur d’histoire à l’Université nationale du Bénin (UNB), devenue aujourd’hui Université d’Abomey-Calavi (UAC).

L’universitaire est restée égale à elle-même. Régina Mihami Byll-Cataria est la première enseignante béninoise à intégrer l’Université nationale du Bénin (UNB), aujourd’hui Université d’Abomey-Calavi (UAC) en qualité de professeur d’histoire. Elle y a été admise pendant la période révolutionnaire vers les années 1975-1977 et garde jusqu'à ce jour, sa réputation de femme de rigueur. Bien qu’étant en retrait de l’enseignement aujourd’hui, elle demeure soucieuse de la formation des étudiants et fait toujours de la rigueur son breviaire. Ce caractère a pendant longtemps fait d’elle l’une des femmes les plus «redoutées» de l’université. Mais cela semble être son dernier souci, puisqu’elle, dit-elle, se fiait très peu aux préjugés et appréciations parfois "erronées" de ses collègues et des étudiants qui ont tôt fait de la surnommer «la dame de fer de l’université».

Du talent y est caché

Elancée, teint clair, svelte, regard discret, style vestimentaire simple, Régina Mihami Byll-Cataria a gravé son nom dans les annales de l’université, dans les cœurs et mémoires des étudiants et des autres enseignants. Son physique et son apparence calme contrastent pourtant bien avec la rigueur qui lui a valu ce surnom. A première vue, les incrédules hésiteront avant de lui concéder son titre d’enseignant à l’Université. Tant, son air effacé et sa discrétion ont tendance à cacher ses valeurs et potentialités. Elle regorge pourtant de talents et déborde d’énergie, surtout lorsqu’il s’agit de dispenser le savoir aux étudiants. Il ne saurait en être autrement, puisqu’elle a fait de l’enseignement, sa vocation, son sacerdoce, sa joie, sa fierté, bref sa vie.
Elle raconte qu’elle a su barrer la route à toutes les embûches notamment d’ordres "professionnelles" pour se hisser dans le domaine de l’enseignement qui semblait être l’apanage des hommes. Ceci avec fermeté, dynamisme, courage et attachement aux valeurs religieuses.
Régina Mihami Byll-Cataria est titulaire d’un doctorat d’Etat en histoire. A l’Université, elle incarnait une sorte de bibliothèque car elle enseignait l’évolution du temps et les évènements qui ont marqué le monde. «J’ai fait des études comme tout le monde et je forme les étudiants pour l’obtention de la thèse d’Etat en histoire», confie-t-elle.
Hasard ou coup de chance ? Elle-même ne peut y répondre aisément. Tout compte fait, elle a été la première femme béninoise, professeur d’histoire à intégrer l’UNB d’alors. Mais avant son admission, les étudiants pouvaient bénéficier du savoir-faire des coopérants et des étrangères.
Pour autant, elle ne s’attarde pas sur son titre et cela ne lui fait pas bomber le torse non plus. «C’est un devoir républicain d’enseigner et je n’avais pas de raisons de faillir», dit-elle avec fermeté.
Pour elle, il est très difficile de parler de soi. C’est une question de tempérament que l’on ne saurait exposer, estime-t-elle.

Fidélité à Dieu

L’autre valeur chère à cette femme reste l’engagement et la fidélité à Dieu. Elle fait de la parole divine son délice et ne manque pas souvent les rendez-vous religieux. Elle y trouve un cadre idéal pour communiquer avec le Seigneur. Après avoir fait ses adieux à l’enseignement, elle consacre davantage de temps à Dieu. Pas besoin d’aller dans tous les sens avant de la rencontrer. Un seul endroit sûr pour la voir : l’église catholique St Michel de Cotonou. Elle a confié s’y rendre au moins quatre fois par semaine pour prier.
La preuve en est que dans le cadre de cet entretien, nous nous sommes rendus dans ladite église avant d’échanger avec elle, bien que le rendez-vous fut programmé plusieurs jours à l’avance. «Je suis catholique pratiquante et je mourrai comme telle. Je suis convaincue qu’aucun être humain ne peut rien faire sans celui qui l’a créé quel que soit le nom que prend ce créateur », affirme-t-elle.
Sa présence quasi permanente dans la maison du Seigneur serait-elle une manière pour voiler la rigueur trop poussée que lui reprochent ses étudiants ? Loin s’en faut. Dieu n’a rien à voir avec ma rigueur, répond-elle.

C’est d’ailleurs ce caractère qui l’oblige à lui demeurer fidèle. «Depuis que j’ai compris le vrai sens de la vie, je me suis confortée dans cette position et je ne le regrette aucunement», a-t-elle laissé entendre avec un léger sourire.
Pour elle, il fallait simplement s’accrocher à Dieu non seulement pour respecter l’éducation reçue des parents, mais aussi pour vaincre la méchanceté des hommes.
Sur la question, elle refuse d’aller du dos de la cuillère. Elle même reconnait qu’elle est très sévère et rigoureuse, mais ces caractères ne l’empêchent pas d’être juste, a-t-elle nuancé. Pour former l’être humain à devenir un homme exemplaire, il faut faire montre de certaines qualités, soutient-elle. Selon elle, la rigueur aide à former des citoyens dignes. «Je suis fière de ma rigueur et je ne changerai jamais ; je ne connais ni Adam, ni Eve en matière de travail», souligne-t-elle avec fermeté. Certains membres de sa famille ont eu à lui faire des procès d’intentions à propos, mais en matière de travail, clarifie-t-elle, «je ne mélange pas les relations familiales». Son seul souci, dit-elle, est qu’au-delà de la formation reçue, les apprenants aient une formation de qualité et non juste un diplôme.
Les vrais dividendes qu’elle tire aujourd’hui des fruits de son labeur et de sa ‘’rigueur autrefois contestée’’ sont les témoignages de ses anciens étudiants sur la qualité de ses enseignements.

Enseignante à l’université ?

Aucune œuvre humaine n’est exempte de difficultés. Régina Mihami Byll-Cataria a eu également son lot. Elle raconte qu’en intégrant l’Université nationale du Bénin, elle a rencontré d’énormes difficultés de collaboration avec ses collègues hommes. Il était inconcevable pour certains compatriotes, qu’une femme prétende à ce poste. Face à cette situation, elle explique qu’elle a dû affronter les rancunes, pressions et menaces de toutes sortes pour s’imposer. Il est arrivé, se souvient-elle, qu’un professeur d’université soit allé lui demander ouvertement ce qu’elle est venue chercher à l’université, après lui avoir fait comprendre que l’université n’avait pas besoin d’une enseignante et que ses promotionnaires femmes ont trouvé leur place dans les collèges, l’invitant par conséquent à leur emboîter les pas.

"Cette provocation" a été plutôt un motif de persévérance et le moteur de son ascension. Elle confie avoir sué sang et eau avant de s’imposer dans ce "monde" marqué par les vices de toutes sortes. «Trois fois de suite, le doyen de la Faculté des lettres, Arts et Sciences humaines (FLASH) d’alors avait déchiré mes dossiers d’admission à l’université», se souvient-elle.
Toutefois, elle doit son salut à un autre professeur d’histoire de la même université, Félix Iroko, au doyen de la Faculté de droit d’antan, Robert Dossou et au recteur de l’UNB à l’époque, Nathanaël Mensah, qui ont très tôt cru en ses potentialités en l’aidant à intégrer la Faculté de droit, en lieu et place de la FLASH où elle devrait normalement dispenser des cours d’histoire. C’est pour faire honneur à ces professeurs qu’elle a donné le meilleur d’elle-même afin de mériter pleinement leur confiance, selon son témoignage.
Bien que son caractère (de femme rigoureuse) était peu apprécié, son admission au titre de professeur à l’université a contribué quelque peu à l’adoucissement de certains caractères. «Il est arrivé lors des conseils des professeurs, que les discussions se soient soldées par des coups de poing. Mais ma seule présence suffisait parfois pour un retour au calme», se rappelle-t-elle.
En tant que femme enseignante à l’Université, il fallait bien faire montre de rigueur pour s’imposer dans ce monde où force ne reste pas toujours au respect des normes et à la culture des valeurs.

Il «m’a fallu m’imposer dès le départ au regard des comportements des étudiants qui avaient tendance à trouver une certaine fragilité en un enseignant de sexe féminin. C’est pourquoi, lors des premiers contacts, j’ai compris que je devais mettre les balises pour ne pas me laisser dominer par les étudiants. «Ma rigueur m’a été très avantageuse parce que je n’avais plus besoin de fournir assez d’efforts pour l’inculquer aux autres générations d’étudiants qui, connaissant déjà de quel bois je me chauffe, se chargeaient de prévenir leurs camarades d’amphi à ce sujet. C’est après plusieurs années que certains ont réalisé que ma rigueur était la clé de leur réussite académique et professionnelle», se réjouit-elle.
L’autre principe qui lui confère davantage sa réputation, est le "refus d’achat de conscience" par des étudiants. Les universités publiques étant faites de tout, certains étudiants ne lésinent pas souvent sur les moyens lorsqu’il s’agit de négocier les notes. Cette méthode est contraire aux principes de madame Byll-Cataria. «Je ne sais quel montant un étudiant peut me donner pour m’aider à résoudre mes problèmes financiers ; les enveloppes financières ne m’intéressent aucunement», dit-elle avec fermeté. En plus d’être rigoureuse avec ses étudiants, elle a aussi pratiquement lutté toute sa carrière durant contre les réseaux de fraude lors des examens.

Des conseils surtout

Fait naturel, mais parfois paradoxal et à la limite comique ! «Il m’est arrivé de tomber sur des étudiants qui au lieu de suivre les cours, passaient leur temps à contempler mon charme», raconte-elle. «Je suis tombée sur certains à qui j’ai prodigué des conseils». Cœur de mère, oblige !
Après l’effort, le réconfort, dit-on. Régina Mihami Byll-Cataria est fière aujourd’hui d’avoir accompli un "sacerdoce". «Je suis heureuse d’avoir passé une bonne carrière», note-t-elle. A l’heure où elle passe d’agréables moments de retraite en compagnie de ses petits-enfants, elle adresse ses reconnaissances à Dieu qui, dit-elle, «l’a illuminée tout au long de sa carrière et l’a préservée contre les embûches».
C’est fort de son expérience qu’elle invite d’ailleurs les jeunes à faire de l’intégrité, de la justice et du travail bien fait et désintéressé, leur bréviaire. «La démocratie, c’est une compétition et chacun doit jouer sa partition, en vue de son rayonnement, sans chercher à jeter de mauvais sorts ou à tendre des pièges à son prochain», a-t-elle conseillé.
Nous en étions à ces conseils quand la musique de la chorale a commencé par retentir au sein de l’église St Michel de Cotonou. C’est l’heure de la messe et Régina Mihami Byll Cataria doit y participer. «On ne pourra plus continuer l’entretien parce que la messe a commencé», dit-elle en souriant. Une autre preuve sans doute de son attachement et de sa crainte de Dieu. M. A.

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