Xwlacodji, l’un des quartiers balnéaires les plus animés de Cotonou, est réputé pour sa forte production et son commerce de poissons fumés. Cette activité est l’apanage des femmes Xwlà et Xwédà, qui en tirent la totalité de leurs revenus. Mais, comme toute activité, la transformation des poissons de table en poissons fumés a son lot de difficultés.

Neuf heures du matin. Sur les lieux il n’y a que des femmes et l’odeur de poissons fumés qui accueillent. Pendant que certaines balaient leur emplacement ou s’emploient à faire le feu, d’autres vont et viennent, pieds nus, avec des cartons de poissons ou des fagots de bois sur la tête. La scène se déroule dans une ambiance bon enfant… Bienvenue sur le site de fumage de poissons à Xwlacodji !
Lieu par excellence de production, voire de commercialisation de poissons fumés dans la capitale économique du Bénin. Les productrices sont venues d’horizons divers. On y trouve en majorité les Xwlà et les Xwédà.
Debout sous un hangar, Chantal Djramèdo tourne et retourne des morceaux de poissons au feu pour éviter qu’ils se carbonisent. La jeune dame mène cette activité depuis plusieurs décennies. A l’instar de ses collègues, Chantal Djramèdo n’utilise que des poissons de table frais comme matière première. Bonito, Brama (Lech), Merlan, Tercegal (Faux capitaine). Et la liste est longue. Le processus de fumage se déroule en trois, voire quatre étapes, explique-t-elle. Il s’agit de l’écaillage, le morcellement, le lavage et la cuisson. «Voici un Brama au feu. D’abord, nous enlevons les écailles avec de l’eau chaude. Ensuite, nous le découpons en morceaux de sorte à obtenir un prix de revient acceptable. Ce sont ces morceaux de poisson que nous lavons et disposons sur un grillage. Lequel est posé sur un feu doux… ». Toutefois, la jeune dame souligne que le processus de fumage qu’elle vient de décrire n’est pas valable pour tous les poissons de table. Certains nécessitent un assaisonnement. D’autres, par contre, passent directement au feu après morcellement et lavage. C’est le cas de Bonito, Maquereau et plusieurs autres, explique dame Chantal Djramèdo. La durée de cuisson varie entre deux et trois heures, et il faut régulièrement veiller à l’intensité du feu et à la cuisson de chaque poisson pour, dit-elle, éviter la carbonisation.
C’est le feu de copeaux que vous utilisez ? interrogeons-nous.
« Oui ! Le feu de copeaux avec deux ou trois fagots de bois, selon la capacité du fourneau… »,
répond-elle.
L’activité de fumage démarre tôt le matin entre neuf et dix heures. A douze ou treize heures au plus tard, les poissons fumés sont prêts pour la commercialisation. Le marché d’écoulement est essentiellement constitué des établissements de restauration, des particuliers et parfois de quelques revendeurs. La majorité des femmes ne commercialisent pas les poissons sur place à Xwlacodji. Elles sillonnent les rues de Cotonou, vont de maison en maison ou à défaut, trouvent un emplacement de vente dans les marchés de la ville. Les prix de vente des poissons fumés varient entre 500 et 1500 francs Cfa, voire plus. Tout dépend du type de poisson de table et surtout de son prix d’achat, selon plusieurs transformatrices. L’écoulement est plus ou moins facile quand les prix d’achat des poissons frais sont bas, et difficile quand ces tarifs sont élevés.
« C’est le cas actuellement… », laissent entendre Chantal Djramèdo, Valérie Dangbo, Gilberte Atohoun et toutes les autres productrices. Or, c’est grâce à cette activité que plusieurs d’entre elles, qu’elles soient mères célibataires, veuves ou femmes au foyer, arrivent à faire face aux charges quotidiennes de leurs familles.

Conjoncture

Derrière l’ambiance bon enfant qui prévaut, chaque matin, sur le site de fumage des poissons à Xwlacodji, se cache l’amertume de certaines transformatrices qui s’estiment désabusées et dépassées par les difficultés liées à l’exercice de leur activité. Celle de production et de commercialisation de poissons fumés qui, depuis quelque temps, ne prospère plus en raison de la hausse foudroyante des prix d’achat des poissons de table frais. Productrice avertie, Gilberte Atohoun ne tarit pas de mots pour décrire le calvaire qu’elle et ses collègues vivent, de même que les préjudices qui en découlent. «…Voyez-vous, ce carton de six Bonito, je viens de l’acheter à 23 000 francs Cfa. Les poissons sont petits, n’est-ce pas ?
Je me demande en combien de morceaux les découper pour espérer réunir tout au moins le prix d’achat. Avec ça, la vente est pénible. Les clients pensent que nous les arnaquons…», se plaint-elle. Occupée à découper ses Bonito, elle décide quand même de s’interrompre pour montrer un petit morceau du Bonito déjà fumé.
« …C’est à 1 500 F ceci. Un client qui a pitié de nous l’achètera à 1 000 F. Même à ce prix, je dois faire beaucoup attention. Sinon, je vais m’endetter. Moins de 1 000 F, c’est ma ruine», déclare dame Gilberte Atohoun, d’un ton colérique.
Avant elle, sa collègue Valérie Dangbo a décrit la même situation. « Si nous ne vendons pas, le lendemain, nous les réchauffons avant de retourner en ville pour la vente… », ajoute-t-elle. Mais Chantal Djramèdo va plus loin en indiquant que plus les poissons fumés sont réchauffés, plus ils perdent de leur qualité. Dans ces cas, elles sont bien obligées de les brader afin de ne pas tout perdre puisqu’elles les ont acquis à crédit ou à la suite d’un prêt. En cas de pertes, elles négocient avec les fournisseurs pour s’approvisionner, toujours à crédit. Il suffit juste de rembourser tout ou une partie du crédit précédent. C’est ainsi qu’elles contractent et accumulent les dettes, à en croire les informations recueillies sur place.

Monopole qui tue

Les productrices de poissons fumés soupçonnent les intermédiaires d’être à l’origine de toutes leurs difficultés actuelles. A Xwlacodji, ils sont trois fournisseurs dont une dame qui, chaque matin, approvisionne les femmes en poissons de table frais. Parmi le lot d’intermédiaires, seule la dame arrive à satisfaire toute la demande en poissons sur le site. «Elle a plus de capital et d’assise que les autres… »,
lâche Valérie Dangbo. Les deux autres sont de petits fournisseurs et n’arrivent pas à leur ramener assez de poissons. Mais aux dires des femmes, la surenchère est beaucoup plus l’œuvre de la dame en question. C’est également elle qui tire les ficelles du monopole dans l’ombre. Gilberte Atohoun donne un exemple. « Le carton de Bonito est à 18 000 francs Cfa au niveau des chambres froides. Elle les achète en quantité et nous les revend à 23 000 francs Cfa. Donc sur chaque carton de vendu, elle gagne 5 000 F. Pendant ce temps, nous autres trouvons difficilement le prix d’achat…».
Les langues se délient sur le site, au fur et à mesure que Valérie Dangbo et Gilberte Atohoun s’expriment. Chacune des femmes, même celles ayant fui le micro au départ, donnent, de loin, d’autres exemples de surenchère. Selon toutes les productrices interrogées, la situation s’est aggravée depuis la disparition d’une grosse entreprise de produits congelés de la place. Laquelle vendait, par exemple, le carton de Bonito à 15 000 F ou tout au plus à 17 000 F. Avec cet ancien prix d’achat, les femmes disent tirer un minimum de profit de leur activité. Elles en tirent encore plus, si l’approvisionnement est fait auprès des pêcheurs de poissons de mer pendant les périodes propices.
De concert avec les deux chefs quartiers (Plage et Podji) de Xwlacodji, les productrices de poissons fumés ont décidé de se libérer, manu militari, de l’emprise des intermédiaires pour, disent-elles, s’approvisionner directement à la source : au niveau des chambres froides. Leur toute première tentative a été fructueuse.Un succès éclatant, selon leurs témoignages. Mais curieusement, les autres tentatives qui s’en sont suivies, ont toutes échoué. Valérie Dangbo s’en souvient comme si c’était hier. «Après notre premier essai, la dame en question est passée auprès des tenanciers des chambres froides pour interdire aux importateurs de nous servir une prochaine fois. Quand nous nous y sommes rendues les autres fois, on nous a dit que les poissons sont finis. Mais bizarrement, la dame nous les ramène toujours et depuis les mêmes chambres froides, celles où on nous a dit que les poissons sont finis. C’est fini et pourtant elle en trouve pour nous en revendre… Nous en avons besoin, donc nous sommes obligées de les acheter chez elle… ».
Au passage, plusieurs femmes, y compris Valérie Dangbo, soulignent que leur démarche auprès des importateurs a fait couler beaucoup d’encre et de salive. La dame revendeuse n’a pas apprécié l’action des femmes et s’en est prise au chef quartier Plage, Anani Agbéssi qui était à la tête du groupe des femmes. « Elle était venue chez moi, à la maison, accompagnée de son mari qui a démissionné de la fonction publique à cause de cette activité, sous prétexte que je veux détruire leur gagne-pain. Ils ont fait du bruit et sont repartis. Avec les transformatrices, nous avons donc décidé de surseoir à notre démarche… », explique l’élu local. « Quand nous nous sommes rendus chez les promoteurs de chambres froides, les gens nous ont dit que nous n’avons pas de garantie chez eux… Sur un carton de poissons, les revendeurs gagnent 3 000 à 5 000 F. Et par jour, ils vendent environ quarante cartons de poissons… », informe le chef quartier Plage qui, à l’entame de son propos, dit avoir mené ses propres enquêtes. Malheureusement, toutes nos tentatives pour recueillir l’avis d’un des revendeurs sur le sujet sont restées sans suite.

Par Kehinde DAKO & Ariel GBAGUIDI (Stag.)

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