Avec la révolution numérique et l'avènement des smartphones dotés de Selfie, l’avenir du métier de photographe pose problème. Didier Kpassassi, photographe professionnel apporte, ici, des réponses aux questions relatives à la nécessité de recourir à un photographe pour une pose si l’on peut le faire avec son iPhone, au plus que le photographe peut toujours apporter. Il s’est aussi penché sur la possibilité pour la jeunesse de s’intéresser à ce métier.

La Nation : Pensez-vous que le métier de photographe a encore d'avenir ?

Didier Kpassassi : Bien-sûr ! Je ne nie pas l’influence de la révolution numérique, mais oui, le métier de photographe a encore un avenir radieux. D’autant plus qu’un photographe, c’est quelqu’un qui a un autre regard sur le sujet à capter. Celui qui a un portable et qui veut prendre des images, il le prend en vrac, comme bon lui semble. Il prend tout ce qui défile parce qu’il a simplement envie de prendre des images pour immortaliser l’instant. Et il court deux risques. C’est, d’une part, celui de prendre une mauvaise photo en raison d’un manque de stabilité ou d’une mauvaise résolution et d’autre part, celui de voir ses données disparaître du fait d’une mauvaise manipulation, d’une réinitialisation du portable, d’une faible capacité de l’appareil ou même de l’extinction du portable au moment de la prise de vue. Mais, le photographe amateur ou professionnel, qui tient un appareil professionnel en main, a tout un autre œil. Il perçoit le sujet autrement. Et il prend toutes les précautions non seulement pour la qualité de l’image, mais aussi pour sa préservation parce que c’est son patrimoine qu’il protège ainsi. Il y a vingt-deux ans que j’ai commencé le métier et je puis vous assurer que jusqu’à ce jour, je garde des œuvres datant de vingt-deux ans. Plus elles sont vieilles, plus ces œuvres auront de la valeur. Ce sont des œuvres qui peuvent être réutilisées dans les documents, les catalogues, dans les livres et les archives du Bénin. Parce que j’ai beaucoup travaillé sur le patrimoine culturel béninois.

Mais avec un iPhone, on peut faire des photos de bonnes résolutions !

On a toujours besoin des appareils photos professionnels. Le tout ne se résume pas à la résolution. Celui qui a inventé l’appareil photo n’est pas en marge de l’évolution numérique. L’iPhone oui, c’est un appareil évolué. Celui qui a un iPhone peut voler rapidement des images, faire des photos en rafales dans des situations données. C’est très pratique pour les chasseurs d’images qui veulent passer discrètement. Mais, quand on les découvre, tout de suite, on se méfie d’eux. Vous savez, quand vous voulez prendre une photo et vous gardez un portable, le sujet principal ne vous considère pas à sa juste valeur. Ça peut friser de l’amusement, de la distraction. Mais, devant un appareil professionnel, vous constatez que le sujet est plus sérieux devant l’objectif. Il prête beaucoup plus attention à ce que vous faites et il vous considère comme un professionnel.

En fait, un appareil photo, ça fait plus sérieux et ça permet de faire la distinction entre un simple déclencheur, un photographe amateur et un photographe professionnel. Car, une chose est la qualité de l’appareil et l’autre est la qualité du photographe. Le rendu de la photo dépend aussi du professionnalisme du photographe. L’appareil photo, c’est une machine, c’est une boîte, mais celui qui le commande c’est le photographe. C’est lui qui sait comment l’orienter, c’est lui qui fait les réglages. Qu’est-ce-qu’ il faut prendre ? Faut-il ouvrir, ajouter ou fermer la luminosité, donner plus de vivacité au diaphragme, rapprocher ou éloigner l’objectif…? C’est le photographe qui évalue tout cela. C’est un art, c’est une science.

Pour vous donc, qu’est-ce-qui fait la qualité d’un photographe professionnel ?

Un photographe professionnel, c’est celui qui met de l’art au cœur de son métier. Il construit. C’est quelqu’un qui sait tracer toute une histoire avec son appareil. Avant qu’un photographe professionnel n’arrive sur un terrain, un reportage ou un événement, c’est un récit, un texte qu’il a déjà écrit. Et ce texte est concrétisé par les images. Donc, quand vous prenez les œuvres de ce photographe, vous constaterez que c’est un récit, c’est une histoire que ce photographe raconte. Il y a plusieurs événements passés qui sont reconstitués aujourd’hui grâce aux photos. Le photographe professionnel constitue donc des archives pour sa génération, pour son pays.
Par ailleurs, un photographe professionnel doit avoir certaines qualités. Il doit avoir un bon œil, savoir choisir son angle de vue en fonction du sujet et de l’orientation à donner à l’image. C’est lui qui sait quand il faut prendre une image en plongée, en contre-plongée… La position et le plan sont très importants. Il y a des photographes qui se distinguent grâce à ça. Leur capacité à savoir identifier l’angle de vue idéal. Le tout ne suffit pas de flasher. Il faut pouvoir donner un regard artistique et là, c’est le génie du photographe qui parle. Il y en a qui ne savent qu’appuyer sur le déclencheur. Ceux-là ne sont pas des professionnels.
Vous reconnaissez donc que certains photographes seront dépassés avec le temps ?

Bien-sûr ! Ils sont déjà dépassés ! Il y a plein de photographes qui sont déjà dépassés depuis l’avènement du numérique. Avant, les gens se disaient qu’ils peuvent aller au métier de la photographie même s’ils ne vont pas à l’école. Aujourd’hui, il faut un minimum. Parce que la photographie est devenue une science et un art. C’est la technologie. Un appareil photo, aujourd’hui, c’est comme un ordinateur avec plusieurs paramétrages. Donc, il faut apprendre, beaucoup lire, aller à la recherche de nouvelles connaissances.

Quelles opportunités pour la jeunesse dans la photographie de nos jours ?

La photographie présente beaucoup d’opportunités pour la jeunesse. De nombreuses personnes s’adonnent, de nos jours, aux shoots surtout dans le domaine de la mode. Les shoots, c’est aussi de l’art. Ça va très vite. Aujourd’hui, les gens considèrent plus les street photos (les photos de rue). Avant, c’était en studio qu’on prenait les photos. Mais aujourd’hui, c’est un peu partout, dans la rue, à la plage, aux soirées. La photographie prend plus d’ampleur de telle sorte que c’est le photographe qui se déplace maintenant vers le public. Les shoots s’adaptent à l’environnement. Les photographes qui font des shoots, ce sont des gens qui créent beaucoup, qui réfléchissent énormément pour mettre les hommes et femmes en valeur, pour mettre des produits en valeur à travers des posters et magazines de mode. Il y a donc plein d’opportunités et c’est à chacun de choisir sa spécialité.

Quelles dispositions les photographes d'art devront prendre, selon vous, pour rester actif dans le temps et pour ne pas se laisser dépasser par la révolution numérique ?

Le photographe professionnel doit travailler au quotidien, faire beaucoup de recherches pour se mettre à jour. Je le dis souvent et ce n’est pas pour offenser qui que ce soit : les Blancs nous dépassent. Ils ne sous dépassent pas parce qu’on est incapables ou incompétents. Non ! Ils nous dépassent parce que tous les jours que Dieu fait, ils innovent, ils créent. Donc, nous devons aller à leur école. Il faut rester créatif, innovant, inventif. Quand vous prenez les photographes des années 80, ce sont des autodidactes, mais ils sont énormément bons. Ils ont fait un travail remarquable. Ils racontent l’histoire de façon artistique par leurs photos.
Dans le temps, ce n’était pas valorisé. Mais aujourd’hui, quand vous prenez ces œuvres, vous constatez qu’ils ont fait un travail énorme parce qu’ils ont su rester créatif par rapport à leur temps.
Du coup, pour rester actif dans le temps, nous devons faire des recherches, avoir l’esprit créatif pour donner sa touche personnelle, pour faire du beau. Quand vous ne faites pas du beau, on ne s’intéresse pas à vos œuvres. Quand vous prenez des photographes comme le Congolais Baudouin Mouanda, le Malien feu Malick Sidibé, le Béninois Eric Ahounou…, ils ont su innover à leur manière chacun dans son style. Par ailleurs, nous devons aussi améliorer nos compétences par la formation et l’échange. Car on ne finit jamais d’apprendre.

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