Médecin d’exception, le professeur René Derlin Zinsou est admis à l’Académie nationale française de chirurgie, le 9 janvier dernier à l’Université Descartes de Paris. Une reconnaissance de ses pairs qui vient couronner 94 ans de vie et une carrière consacrée exclusivement à ses patients. Un parcours de médecin, d'enseignant et de chercheur bien singulier sur lequel le frère de l’ancien chef de l’Etat, Emile Derlin Zinsou, père de quatre enfants, revient à travers les lignes de cette interview.

La Nation : Vous avez été admis au sein de l’Académie nationale française de chirurgie. Quels sentiments éprouvez-vous à la suite d’une telle reconnaissance ?

Professeur René Derlin Zinsou : J’ai le sentiment d’avoir été honoré par mes pairs. C’est une récompense à laquelle je ne m’attendais pas. Une belle surprise et je ne peux que remercier ceux qui en ont pris la décision. C’est au titre du travail de recherche médicale que j’ai eu l’honneur de mener aux cotés de mes maîtres que je me réjouis d’avoir été promu.

Que retenir de l’Académie nationale française de chirurgie ?

L’académie nationale française de chirurgie est un lieu de réunion et de ce qu’on peut appeler le sommet de la recherche médicale en France et qui distingue à périodes régulières ceux qu’ils estiment les plus performants dans la démarche de recherche et les résultats positifs pour l’humanité.

Cette reconnaissance ne vient-elle pas un peu tard, à votre avis, au regard de votre carrière ?

Ce n’est pas une question d’âge. C’est une question d’appréciation ; ça peut venir plus tôt et également au terme d’une analyse de carrière. Je suis convaincu que je dois être l’un des plus âgés dans la compagnie actuellement, mais c’est une question de reconnaissance de travail accompli.

Nombre de vos compatriotes témoignent à votre sujet d’une carrière exceptionnelle. Qu’est-ce qu’on peut retenir de ce parcours qui a été le vôtre ?

Mon parcours a eu trois phases. La première phase est celle des études finalisées par un doctorat d’Etat de l’Académie de médecine de Paris le 17 juillet 1959. Cela ne veut pas dire que c’est à cette date que j’ai fini mes études. Je les ai terminées beaucoup plus tôt, mais il a fallu prolonger encore les stages qui vont m’amener jusqu’en 1959, date à laquelle j’ai soutenu mon doctorat d’Etat en médecine. Après quoi, j’ai poursuivi pendant de longues années ma formation, d’abord en ‘’Chirurgie générale’’, ensuite en ‘’Chirurgie gynécologique’’ enfin, l’agrégation en ‘’Gynécologie obstétrique’’. À cette époque, la gynécologie obstétrique était dans la chirurgie. C’est maintenant que les choses sont bien séparées, sinon à l’époque c’était bien une section de la chirurgie. Il y avait une place d’agrégé qui était disponible en gynéco-obstétrique et j’ai dû postuler pour ce poste en reconsidérant totalement mon parcours. J’ai dû aller faire une année entière à l’hôpital Foch. Après quoi j’ai dû passer le concours d’agrégation deux fois de suite. Une première fois, j’ai été admissible. L’année suivante, j’ai pu passer le concours avec succès et j’ai été affecté à la Faculté de médecine de Dakar.
J’ai eu à participer à de très nombreux travaux sous la responsabilité essentiellement de trois de mes maîtres à savoir les professeurs Letac, Sérafino et Henri Bezes et en collaboration avec deux de mes amis. Les différents travaux ont été effectués sous la responsabilité de ces maîtres très distingués dont je salue la mémoire. Ces œuvres ont été publiées dans différentes revues scientifiques, soit à l’Académie de chirurgie, soit dans d’autres revues comme des livres pédagogiques. C’est ainsi que vous avez une série de livres de pathologies chirurgicales qu’on appelle les « Neuf agrégés» et à travers lesquels certains de nos travaux ont été publiés.

Dans cette série des Neuf agrégés, il y en a un qui est consacré à la chirurgie digestive où l'on a évoqué les importantes ablations de l’intestin grêle. Nous avons eu à réaliser aux côtés de mon maître Henri Bezes une opération d’ablation totale de l’intestin grêle et le malade a survécu et cela a fait date. On a eu droit à une publication dans l’un des ouvrages dont je viens de vous parler. Je ne m’attarderai pas trop sur ces travaux parce que le faire serait bien fastidieux. Dans le cas des fractures de la cuisse par voie externe, on a eu à faire des prothèses pour faire marcher les malades très rapidement. Je pourrais citer le plâtre pendant pour les fractures de membres supérieurs ; des travaux qui nous ont permis de voir comment on pourrait vaincre une pathologie bien spéciale en Afrique qu’on appelle le mycétome et qui va donner lieu à l’installation d’un pied suffisamment gros de volume qu’on appelle le pied de Madura. Je pourrais citer les fistules vésico-vaginales chez la jeune femme africaine dues à des accouchements tardifs dans des villages. Un véritable drame pour les malades, parce que toutes les tentatives pour y pallier n’ont pas donné jusqu’au jour où je vous parle, les résultats qui auraient été les meilleurs; parce que ce sont des vies qui sont condamnées sur plusieurs formes, soit par l’atteinte rénale, soit par l’inconfort qui caractérise cette pathologie. Or, il s’agit d’une pathologie qu’on peut supprimer à 100%. C’est lié à deux choses, l’éducation et la prise en charge d’une manière rationnelle et suffisamment rapide des accouchements dans des situations pénibles. L’opération césarienne qui est venue aujourd’hui permet d’éviter de véritables drames de ce genre. C’est pour vous redire que j’ai eu l’honneur aux côtés de mes maîtres de participer à la réflexion dans plusieurs secteurs de notre pathologie, de tenter d’apporter des solutions qu’il fallait et c’est peut-être ce qui me vaut aujourd’hui d’être admis par mes pairs dans leur compagnie.

Au regard de ce parcours, quelles ont été les qualités du professeur ?

Je voudrais répéter encore que l’élève que j’ai été n’a cessé de tenter de ressembler à ses maîtres. C’est à eux que je dois tout. Tout d’abord, à mon père qui, loin d’être médecin, était un enseignant et qui dès le jeune âge, nous a appris à être précis dans le travail, être rigoureux et à ne négliger aucun devoir au moment où il fallait le faire. Je crois que cet héritage m’a poursuivi durant le reste de ma carrière. La manière d’être et de transmettre, je l’ai retrouvée auprès de mes maîtres de médecine qui ont été pour moi, non seulement des enseignants de très haut vol mais également des hommes de dévouement et de sacrifice. Je ne saurais ne pas penser à eux dès que j’évoque ce que j’ai reçu d’eux. Je voudrais évoquer le souvenir de l’un d’entre eux qui est devenu, non seulement un savant sur le plan de la médecine, mais un homme particulièrement lettré. Je veux parler de Henry
Mondor dont le nom a été donné à un des hôpitaux les plus importants de Paris à Créteil. Henry Mondor qui été chef de service à une époque où l'on balbutiait sur la pathologie du cœur n’a jamais cessé de nous dire en amphithéâtre, « nous progresserons et le cœur lui-même sera vaincu ». Il n’a pas vécu cette victoire sur le cœur, mais ses élèves ont amorcé cette victoire et la lutte pour cette victoire continue. C’est dire que la médecine n’est pas une science statique, que la réflexion doit être permanente et qu’elle doit nous permettre de vaincre les obstacles d’aujourd’hui et d'offrir à ceux qui nous suivent les moyens d’aboutir à des solutions plus efficaces que celles dont on bénéficie aujourd’hui.

A entendre parler le professeur, il n’aurait pas eu, à l’époque, à souffrir de racisme ou de l’indifférence des Français ?

Le problème de racisme n’est pas un problème simple parce que les formes de racisme sont multiples. Vous pouvez avoir de racisme entre des gens de même couleur, peut-être qu’on ne l’appellera pas totalement racisme, mais c’est quand même des confrontations. Vous pouvez également avoir de racisme avec des gens de couleurs différentes et cela est lié au stade où ils sont dans l’évolution de leur société. Bien sûr, il y a certainement eu des défauts d’acceptation de l’autre dans notre société de l’époque et même d’aujourd’hui. Mais, ce qui me paraît constant, c’est que lorsque deux individus même de couleurs différentes se rencontrent et qu’ils sont intelligents, travailleurs et ouverts, ils dépassent ces problèmes-là pour ne servir que la pensée et les résultats que cela peut comporter pour le bien de l’humanité.

Ce qui a été le cas avec vous sans doute !

Moi, je n’ai jamais souffert du refus de l’autre. Est-ce la chance ? Est-ce notre comportement mutuel ? Je ne saurais le dire. Sur le plan scientifique pur, je n’ai jamais souffert de l’agression ou de l’indifférence de l’autre. Au contraire, la volonté de tout faire pour être irréprochable faisait qu’on mettait tout en œuvre pour être dans la ligne que le patron voulait.

Votre frère Emile Derlin Zinsou est également médecin. Vos parents ont-ils influencé votre parcours ?

Nous sommes venus à la médecine tout en restant fidèles à l’enseignement. Nous sommes venus à la médecine sous l’influence d’un de nos oncles qui s’appelle Cyril Aguessy et qui était un médecin de qualité exceptionnelle. Il a été médecin à Lokossa et son dévouement était exceptionnel. Au-delà de cette influence que nous avons reçue de lui, personnellement j’ai toujours voulu ressembler un peu à mon père aussi et les deux influences se sont complétées pour faire de moi un médecin et en même temps un enseignant. On dit aujourd’hui ‘’enseignant-chercheur’’, je crois.

Est-ce que Dakar était pour vous la plateforme de la médecine ?

J’ai fait la plus importante partie de ma carrière à Dakar, parce que c’est à Dakar qu’il y avait la seule université qui existait en Afrique occidentale française à l’époque. Donc, ceux qui voulaient faire carrière dans l’université ne pouvaient être qu’à Dakar. Et, c’est parce que j’ai fait ma carrière universitaire médicale à Dakar que j’ai eu l’occasion de connaître le professeur président Léopold Sédar Senghor. Je connaissais très bien sa famille, puisque l’un de ses neveux, Adrien Senghor, était mon meilleur ami au lycée et c’est en quelque sorte eux qui m’ont entraîné dans la famille dont j’étais devenu le médecin. Il n’y a aucun mystère politique dedans.

Contrairement à votre frère, on ne vous a pas vu militer politiquement bien que vous aviez été responsable d’étudiants dahoméens en France et militant au sein de la fédération des étudiants noirs en France

Je me suis toujours méfié de la politique en ce qui me concerne, parce que dans cet art (la politique c’est l’art de gouverner la cité) je n’ai pas l’impression qu’on est toujours serein, qu’on est toujours droit, qu’on est toujours fidèle. Or, ma nature personnelle est d’être le plus modeste possible tout en me mettant en cause de manière permanente. Cette approche personnelle avec ce que j’observais autour de moi, avec mon frère et avec Senghor que j’ai connu de très près, m’a toujours amené à me dire que cette charge n’est pas à moi. Je préfère rester collé à mes malades et leur être utile.

Quels ont été vos rapports avec les malades ?

Nos rapports ont été très confiants et très amicaux avec les malades et j’ai des trophées, de belles pièces qui sont des dons de mes malades. J’ai aussi connu dans ma vie un ami dont j’évoque la mémoire, non pas parce qu’il fut prince ni roi. Norodom Sihanouk, le roi du Cambodge. Il fut pour moi un ami incomparable, de bonté, de générosité. Il m’a souvent invité au Cambodge ou j’allais passer mes vacances dans son palais. Cet homme a été avec moi de toute bonté et de toute amitié. Il a quitté ce monde, il y a quelques années. Evoquant mes souvenirs, mon parcours, je ne peux pas ne pas prononcer son nom.

Des souvenirs de votre épouse ?

Ce n’est pas parce que je ne voulais pas l’évoquer, mais par discrétion et pour rester fidèle à l’épouse qu’elle a été. C’est un autre moi-même et totalement. Nous étions confondus et elle portait en elle une croyance indestructible en Dieu. Malheureusement, et puisque telle a été la volonté du Seigneur, elle a quitté ce monde trop tôt, à mon gré. Elle a été malade et chaque fois elle m’a toujours dit «si je guéris, j’offrirai une œuvre au Seigneur, mais si je ne guéris pas, la seule mission que je te confie, c’est de la réaliser cette œuvre ». J’ai pu deviner, à travers nos discussions, qu’elle voulait un temple pour le Seigneur. C’est pour ça qu’à son décès, j’ai pu réaliser pour sa mémoire l’église d’Allada sur la colline?
UNIVERSITE DE LIBREVILLE

A partir de 1975

- Nomination en qualité de Professeur Titulaire des Facultés de Médecine (Gabon).

- Responsable de Service Clinique des Hôpitaux du Gabon.

- Ancien Président du Comité Pédagogique de la Faculté de Médecine de Libreville.

- Ancien Président de Sessions de Baccalauréat de l’Enseignement Secondaire du Gabon.

- Ancien Président du Concours Spécial d’Admission à l’Université au Gabon.


Distinctions honorifiques

- Légion d’Honneur Française
- Palmes Académiques (Française)
- Ordre National de Cambodge
- Ordre National du Sénégal (Grand Officier)
- Académie Nationale Française de Chirurgie

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