Village de l'arrondissement de Sazué en bordure du fleuve Mono, dans la commune de Grand-Popo, au sud du Bénin, Vodomé manque de tout. Pour ses habitants, la vie n'y est que peines et misère.

Pas d'eau potable, pas d'électricité, une population qui trime avec des activités génératrices de revenus précaires, accès difficile aux soins sanitaires et à l'éducation scolaire, des habitations délabrées soumises aux caprices du fleuve Mono qui quitte son lit à chaque crue. Vodomé reste une bourgade où peines et misère se côtoient.
Vers sept heures, pendant que la lumière du jour commence à s'affirmer, la petite Adjoa, bassine en main, va au fleuve. Elle enfonce le récipient dans la berge, l'en ressort avec de l'eau mêlée au sable et se met à le curer. À quelques pas d'elle, une dame et son petit garçon se débarbouillent. Un peu plus loin du rivage, un homme installé dans sa barque fait ses besoins dans l’eau. Après avoir nettoyé sa cuvette, la petite Adjoa la remplit à moitié, la charge sur sa tête avant de s'éloigner. Quelques minutes plus tard, c'est dame Akuavi qui va chercher de l'eau au fleuve pour les besoins quotidiens de sa petite famille : toilette, boisson, déjeuner, dîner… C'est pourtant dans cette même eau que l’homme sur la barque vient à peine de se mettre à l’aise.
L'eau potable à Vodomé est aussi rare que l'eau dans le désert. En effet, le fleuve Mono est la principale source d'approvisionnement dans ce village. Jusqu'à un passé récent, il était d'ailleurs la seule. Il y a peu, un forage construit à Gnito, village situé à 5 km de Vodomé, desservait toute la zone. Mais les quelque deux pompes installées à Vodomé et où s'approvisionnaient les riverains moyennant quelques pièces, sont déjà hors d’usage. « C'est le forage de Gnito qui nous desservait. Nous avions une pompe ici. Au début, tout allait bien, les gens venaient chercher de l’eau ici même si certains n’appréciaient pas le fait de devoir payer. Mais à un moment donné, l'eau est devenue sale. Et plus tard, les pompes ont cessé de fonctionner. Apparemment, les gens sont venus couper leur chose», explique dame Viviane Savi à qui avait été confiée la gestion de la pompe. Mais le jeune Bernard Kiti y voit déjà de la politique. « C'est une affaire politique. Comme le forage appartient à Gnito, ils ne voulaient plus nous donner de l'eau. La preuve, eux, ils continuent d’avoir accès à l’eau du forage», allègue-t-il. Plus d’eau de forage, retour donc à l'ancienne et légendaire pratique, l'eau du fleuve Mono dont la plupart des riverains louent d’ailleurs la saveur. «C'est cette eau que nous avons toujours bue. Nous nous y sommes déjà habitués. On n’en meurt pas ! L’eau du fleuve a même dans notre bouche un goût que l’eau du forage n’a pas », avance dame Kiti qui ne s’intéressait guère à l’eau du forage. «Pourquoi d'ailleurs donner 25 francs tous les jours sinon au moins deux fois par jour, pour un bidon de 25 litres d'eau de forage si le fleuve Mono s'offre sans aucun frais avec son lot de "vitamines" », ajoute-t-elle avec ironie. Heureusement, les populations de Vodomè, en dépit de cette eau qu'ils consomment, peuvent se réjouir d'avoir une santé de fer. Il en vaudrait mieux ainsi. Car malades, ils ont de la peine à s’offrir des services sanitaires de qualité. « Le dispensaire est confronté à un manque criant de matériel. Nous manquons même de pinces, de thermomètres, de tensiomètre… », fait savoir l’infirmière Ablavi Brigitte Sizogan. Mais l’eau ne restera pas éternellement un problème. Fort heureusement, le chef de l'arrondissement de Sazué, Gaston Sessou informe: «Il y a un projet en cours pour alimenter tous les villages en eau potable. D'ici deux mois, l’extension des réseaux de la Soneb devrait desservir les villages de Vodomé et de Batoto». Et déjà, il évoque une autre difficulté latente. «La sensibilisation pour que les populations s'approvisionnent en eau potable auprès de la Soneb ne sera pas du tout facile parce qu’on leur demandera de payer. Les populations ne voudront pas payer pour prendre l'eau de la Soneb alors que le fleuve Mono leur offre gratuitement de l’eau», subodore-t-il.

Un quotidien misérable

Les conditions de vie à Vodomé sont déplorables. Le petit habitant de Cotonou y verrait un supplice, une «auto-torture». Les habitants de Vodomé eux-mêmes se lassent de leur misère. « Nous souffrons beaucoup ici. C'est la misère chronique. Et la principale source de notre misère, c'est encore le fleuve Mono. Dès qu'il monte, il ravage tout sur son chemin, nos habitations, nos pauvres champs qui nous donnent à manger. Nous n'avons pas de toilettes, nous n'avons pas d'eau potable », se lamente dame Lokossi. « Nos enfants sont exposés à toutes les maladies et à plusieurs risques. Mais nous ne trouvons personne pour nous aider. Il y a trois mois, un père de famille est mort ici par noyade. Il allait au champ avec sa pirogue », ajoute, le cœur peiné, dame Kokoe Ayi. « Ma case et mon champ se trouvent dans un bas-fond et chaque fois qu'il y a crue ils sont inondés. Pendant les vacances dernières, j'ai cultivé du maïs, du manioc... Mais voyez, tout est parti ! La crue les a tous ravagés. Même mon petit champ de banane a disparu », rapporte tristement le jeune Léon Amedannou.
En effet, Batoto et Vodomé sont des villages de l’arrondissement de Sazué situés en bordure du fleuve Mono. Les populations de ces deux villages vivent de l'agriculture et sont confrontées à de grandes difficultés. « La crue est la plus grande menace sur la survie des ménages car à chaque crue il y a une baisse sensible des chiffres d'affaires dans tout l'arrondissement. Les eaux détruisent les champs et rendent les pistes plus impraticables qu’elles n’étaient déjà. La crue empêche les populations de développer un grand commerce », atteste le chef de l’arrondissement de Sazué. Le délégué de Vodomè, Edmond Yakoussan, ne dément pas les conséquences de la crue sur le quotidien à Vodomé. «Quand il y a crue, les populations arrivent à peine à gérer leur quotidien. Elles ne sortent presque plus et n'ont pas accès aux soins. Voilà qu'on ne peut pas empêcher la crue, alors que faire ? ». Il répond lui-même à son interrogation. «Je pense que le gouvernement et la mairie peuvent venir en aide aux populations en réhabilitant les endroits qui ne sont pas souvent inondés. Ainsi, à chaque crue, alors, des tentes pourraient être données aux ménages pour regagner les lieux non inondés, leur apporter des vivres et mettre à disposition des barques motorisées pour faciliter leur déplacement, en l’occurrence le déplacement des femmes qui font du commerce au marché pour nourrir leurs enfants. Il faudra aussi distribuer des bottes aux populations et surtout aux enfants qui marchent beaucoup dans l'eau pour se rendre l’école et dont les pieds sont fendillés ». Le délégué de Vodomè insiste également sur le renforcement de la distribution des moustiquaires car le paludisme est la maladie qui guette le plus les enfants, implore pour l’installation de panneaux solaires dans le village, la création d’un marché pour les femmes et d’un espace de loisirs pour les jeunes.
Tant de mesures qui, selon lui, pourraient alléger les souffrances quotidiennes des populations de Vodomé et environs.

L'électricité, un luxe et l’école, sans attrait

Vodomé ne connait pas d'autres lumières que celle du soleil dont les lueurs se pointent vers 5h et disparaissent autour de 19h. A cette heure, plus rien ne bouge à Vodomé. Seule dame Morphée fait sa loi et renvoie tout le monde à sa natte. Heureusement, quelques trois personnes ont pu s'offrir un panneau solaire. Profitant des faveurs du soleil, celles-ci ont mis en place une activité commerciale : charger les torches et les portables contre quelques pièces pour le grand nombre de personnes ne disposant pas de l'énergie électrique. «A défaut d'électricité, que le gouvernement nous aide au moins à installer quelques panneaux solaires dans le village pour l’usage communautaire. Nous pourrons avoir la lumière la nuit et nos enfants pourront apprendre leurs leçons le soir, au retour des classes », plaide dame Lokossi. En effet, dans tout Vodomé, il n'existe qu'un seul panneau solaire acquis par l’infirmière du dispensaire pour son usage domestique. A en croire le chef de l'arrondissement de Sazué, Gaston Sessou, l’électricité pourrait réduire aussi l'insécurité et les actes de vandalisme qui prennent de l’ampleur dans l’arrondissement. « Il y a beaucoup de braquages et de cambriolages à Sazué. Ce sont les cambrioleurs qui ont d’ailleurs enlevé les batteries des quelques installations de panneaux solaires dans l’arrondissement. Même si avec les rondes de la Police républicaine, la situation s’améliore, la nécessité d’avoir un poste de police ici s’impose », informe-t-il.
L'accès à l'éducation scolaire est tout aussi difficile du fait de la route et des parents qui redoutent les tracasseries liées à la scolarisation, déplacement, fournitures et qui préfèrent voir leurs enfants les aider à trouver de quoi subsister au quotidien. La petite Odile a 7 ans et est en classe de CE1 à l'école primaire publique de Vodomé. Elle aime bien aller à l'école mais en période de crue, l'école est inondée et il lui est difficile de s'y rendre. « Ma fille aime l’école et je m’efforce de l’encourager mais en période d’inondation, je ne peux que lui demander de rester à la maison. En plus, elle m’aide. Je veux bien qu’elle poursuive les classes mais je dois avouer que l'achat des fournitures et le manque d'énergie ne facilitent pas toujours la tâche», confie la mère de la fillette. Soumis aux caprices de l'eau, le chemin vers l'école est bien souvent impraticable. «Vodomé, c’est une zone très enclavée, très inondable. Cette année a même été plus clémente que les années précédentes. Généralement, les cours reprennent tardivement, vers fin octobre, à cause de l’inondation. Quand il y a crue, la voie pour accéder à l’école est un calvaire aussi bien pour les enfants que pour les enseignants », affirme le directeur de l’Ecole primaire publique de Vodomé Gilles Coffi Nouguè. D'ailleurs, les infrastructures vétustes de la seule école primaire publique du village n'attirent ni ne rassurent. « Il y a ici deux modules de trois classes. L’un des deux modules n’est qu’amas de pierres déposées les unes sur les autres. Les enfants font cours dans ces salles avec le risque que le bâtiment s’effondre à tout moment. Nous avons écrit plusieurs fois à la mairie ces trois dernières années mais rien n’y fit. Nous avons tenu des réunions avec les parents d’élèves qui, avaient proposé que l’on quitte très vite ce bâtiment et que l’on cotise pour construire d’abord un hangar. Mais les parents ont aussi leurs soucis quotidiens, et pour le moment rien n’est fait », informe le directeur de l’Epp Vodomé. Pour tout l'arrondissement de Sazué, il n'y a qu'un seul collège d'enseignement général qui se situe entre Sazué et Gnito. Ainsi, les rares enfants que les parents laissent poursuivre les cours doivent-ils parcourir chaque jour à pied environ 5 km. Un effort physique qui ne conditionne pas l'effort intellectuel attendu des élèves.

De précaires activités génératrices de revenus

Le maïs, le manioc, la banane et le palmier à huile sont les produits les plus cultivés à Vodomé. La plupart des hommes de Vodomè s’adonnent d'ailleurs à l’agriculture. Hélas, il s'agit d'une agriculture rudimentaire et domestique dont la finalité est de subvenir aux besoins quotidiens. «Nous disposons d'une seule saison. Celle qui s'étend de janvier à avril. De fin juin à octobre, l'inondation ravage tout sur son passage. Seuls ceux qui ont leurs champs en dehors des bas-fonds continuent à cultiver », laisse entendre Coffi Amedannou. Outre les travaux champêtres, certains s'adonnent aussi à la pêche. Tilapia, capitaine silure noire et blanche sont les fruits de cette chasse aquacole. Mais le fleuve Mono n'est pas toujours gracieux en produits halieutiques. Il arrive souvent des périodes de vaches maigres. «La pêche est l'une des activités principales de nous jeunes, mais aujourd'hui, ce n'est plus rentable. On dirait que les poissons nous fuient », précise Bernard Kiti.
En plus des activités domestiques, les femmes sont expertes en préparation d'huile de palme. C'est leur principale activité génératrice de revenus. Elles commercialisent ce produit dans les marchés voisins. Dame Lokossi explique le processus au bout duquel l’huile rouge est obtenue. A l’en croire, les femmes vont dans les palmeraies, paient des grimpeurs qui leur coupent les régimes de noix mûres. A la maison, elles débarrassent les noix du régime, les mettent au feu. Dès que c'est cuit, elles font recours à une broyeuse ou à des hommes pour broyer les noix contre quelques pièces. Les résidus sont mis dans une bassine, elles y ajoutent de l'eau, recueillent le liquide en surface. Ce liquide est mis sur le feu et se transforme après chauffage en huile rouge. Le bidon de 25 litres est vendu, selon les périodes, à 8500 ou 15 mille francs Cfa. La plupart des femmes sont commerçantes. Elles vont s'approvisionner aux marchés de Comè et de Djanglanmè en oignon, piment, tomate, et reviennent les vendre à Vodomé où ces produits se font parfois rares, surtout après les inondations. Revendeuse de tomate, cubes et divers condiments, dame Ayaba fait son commerce au marché de Djanglanmè. «C'est grâce à ça que j'arrive à aider mon mari et mes enfants. Mais la route reste notre plus grande difficulté. Nous espérons avoir aussi un marché ici. ça va drainer du monde et peut-être que là, on pensera à réhabiliter la route. Nous avons même identifié déjà une place pour le marché et nous attendons», renseigne-t-elle. D’autres, à l’instar de dame Adiza Mama, ont l'habitude d'aller au marché Gbadagli vers la frontière du Nigeria pour revendre de l'huile rouge et du poisson fumé.
Pour les grands besoins et les achats en gros, quelques femmes s'approvisionnent plutôt aux marchés Aklakou et Agbétiko qui se situent de l'autre côté du fleuve, dans le Togo. « Je prends la pirogue à 200 F Cfa pour traverser le fleuve ensuite je prends un taxi-moto de la berge au marché Aklakou ou Agbétiko. Là-bas, j'achète du gari, du haricot, du riz, de l’huile d’arachide…, et je reviens les revendre au village », explique celle que tous appellent Mensahnon (Mère de Mensah), la principale fournisseuse des ménages du village en vivres. Elle s’approvisionne toujours au Togo et le fleuve, est le canal favori pour se rendre dans ce pays. La traversée à la barque ne coûte que deux cents (200) francs Cfa. Certains embarquent même leurs motos, et avec sept cents francs, ils sont au Togo et peuvent y faire leurs courses. Mais pour que les activités des femmes prospèrent, il leur faut, selon le chef d'arrondissement de Sazué, un accompagnement, notamment l’accès aux microcrédits ou le soutien des partenaires techniques et financiers.
Pour le Ca de Sazué, il faut d’ailleurs un vaste programme de développement pour sortir Vodomé et les villages environnants de la misère. Des projets qui tiennent compte de toutes les dimensions. «En espérant que l’eau potable sera donnée sous peu, mes plus importantes doléances sont l'électricité, l'ouverture des voies vers les hameaux et l'aménagement des pistes qui existent déjà », souhaite-t-il.

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