Femme battante telle une amazone, Sénamè Nelly Dénakpo était jusque-là connue pour ses réalisations de films documentaires.  Elle a sorti en 2007 « Tassi Hangbé Agoodjié », un documentaire de 7 minutes 21 secondes. Puis, un autre sur les Amazones du Danxomè «Agoodjié». Plusieurs ouvrages portent sur le même sujet. On y dénombre « Conte-moi «Agoodjié» en 2012, « Tassi Hangbé «Agoodjié», et un troisième en 2018 intitulé « Conte–moi l’histoire Kpekon Xosu ». Depuis quelques semaines, elle a lancé l’« Année de Célébration des Femmes Guerrières du Danxomè » qui ouvre ses portes sur le plateau d’Abomey pour les années 2018, 2019, 2020 et 2021, moments privilégiés qui marqueront les 316 ans du règne de la reine Tassi Hangbé et des épopées des «Agoodjié», nom qui désigne les amazones du Danxomè. Dans cette interview, elle nous parle surtout de la reine Tassi Hangbé qui a été la seule femme qui a été sur le trône du Danxomè de 1705 à 1711.

La Nation : A la tête de l’Association culturelle Jeunesse perspectives groupement (Jpg), vous organisez l’«Année de Célébration des Femmes Guerrières du Danxomè - 2018-2021 ». Un programme visiblement très riche puisqu’il est fait de symposiums, d’expositions et de table-ronde pour rendre hommage aux amazones du Danxomè. Qu’en est-il ?

Sénamè Nelly Dénakpo : Notre vaste programme dénommé l’«Année de Célébration des Femmes Guerrières du Danxomè - 2018-2021» vise à créer la philosophie «l’Intelligencia Bénin», c’est une philosophie bien béninoise ! A travers le leadership féminin mis en place par les fondateurs du royaume Danxomè, les femmes guerrières étaient les gardiennes du royaume. Nulle part dans le monde, vous ne verrez cela, peut-être dans la mythologie gréco-romaine. Au cours de ce programme, nous allons ressortir ce qui distingue le royaume du Danxomè, à travers les vaillantes armées de femmes, pour que la jeunesse, surtout les filles, puisse entrer dans ces valeurs que nous véhiculons. Nous devons aussi notre héritage culturel à ces braves femmes guerrières du Danxomè ! Pour ces trois années, on se demande ce que serait notre société sans leur apport dans les domaines de l’engagement envers le peuple : le civisme, l’éducation, les arts, la culture. Cette célébration est une invitation à venir découvrir le plateau d’Abomey à travers les femmes guerrières du Danxomè, leurs œuvres dans l’histoire du Danxomè : symposium, expositions, cinéma, théâtre, ateliers d’arts, médias, danses, soirée de distinction et saveurs culinaires.

Qu’est-ce qui explique cette passion que vous avez pour la reine Tassi Hangbé ?

« Houndjè ko ho man si kpo ».La traduction est ‘’le tam-tam qui sort ne craint plus le bâton !’’Des mots qui contiennent une force, une profondeur, de la détermination, de l’engagement pour toute personne qui a une vision dans la vie. Il y a à faire, à voir, à conter, à danser.... La reine Tassi Hangbé de 1708-1711, succéda à son frère Akaba, mort en pleine campagne militaire contre les Ouémènou. Elle fut l’initiatrice du corps des amazones. Elle délimita et sécurisa les frontières du royaume du Danxomè.

Cette reine est restée sur le trône du Danxomè durant 6 ans, mais aucune trace officielle d’elle. Ces exploits ont été attribués curieusement à d’autres rois. Comment expliquez-vous cette situation ?

Il est important de reconnaître que le règne de la reine Tassi Hangbé (1705-1711), soit 313 ans, cette année 2018, où les fils de Danxomè ont fêté les 200 ans du roi Ghézo (1818-1858), avait toujours fait l’objet de polémiques. Car, d’autres ne la reconnaissaient pas en tant que souveraine. A ce propos, j’ai personnellement été épatée de constater que dans les chronologies dynastiques, et les litanies faites aux rois du Danxomè, elle a droit aux honneurs, « Axosou Houndjè Koxo ma si kpo ».
Il en est de même de textes émanant de conteurs traditionnels et des griots. D’où l’urgence d’organiser des assises avec les experts, historiens universitaires, les têtes couronnées pour restaurer la reine du Danxomè.
Elle a impacté le royaume du Danxomè à travers des œuvres importantes qui captent l’attention ! La reine Tassi Hangbé fut celle qui institua le Kpanliganou le griot, le gong royal, qui fait l’éloge des rois de Danxomè et leurs différentes œuvres réalisées, jusqu’à ce jour. Elle livra une grande lutte avec le roi Awèsou, un souverain très puissant, détenteur du gon sacré. Pour confirmer sa suprématie, elle organisa une grande cérémonie en hommage à son père, feu Houégbadja, et décréta dès lors que le gong d’Awèsou annoncerait désormais tous les hauts faits des rois du Danxomè.
La tradition attribue au roi Ghézo, dans sa politique de reboisement, d’autosuffisance alimentaire, la vulgarisation de la culture du palmier à huile au Danxomè, notamment par le décret royal qu’il aurait imposé à tous les sujets de son royaume, de planter un palmier à l’occasion des cérémonies de «sortie» d’un nouveau-né. Du coup, l’histoire retient que le roi Ghézo est celui par qui, le palmier à huile a été introduit au Danxomè. Or, la culture du palmier remonte au temps du règne de la reine Hangbé.

Qu’est-ce qui vous permet d’affirmer cela ?

Ecoutez ! Dans la litanie de la reine Tassi Hangbé, nous retrouverons cette citation en Fon, « A mi vo ho houè man dji do », ce qui signifie que l’huile de palme conservée durant des décennies ne produira pas des toiles d’araignée. C’est au cours du règne de la reine Tassi Hangbé que les femmes furent élevées aux postes de responsabilités au même titre que les hommes. On les différencie, chacune par son accoutrement. Les DahTassi non «Avodota» portent un pli de pagne sur la tête.
La reine Tasi Hangbé fut la première à livrer la guerre à d’autres tributs et peuples, dans sa politique d’expansion du royaume de Danxomè. Ces sujets déportés vivent jusqu’à nos jours dans son palais privé à Lègo, derrière les palais royaux d’Abomey. Elle fut la 1re à avoir combattu le royaume d’Oyo, au Nigeria et y déporta aussi des rescapés. Des années plus tard, un prêtre du royaume fit la révélation sur les grandes victoires de la reine, y compris celle d’Oyo, qui fut finalement anéanti par son petit-fils, roi Ghézo.

Voulez-vous réécrire l’histoire d’Abomey ?

Non, mais les faits et dates sont là. Le roi Ghézo a régné de 1818-1858. Dans sa politique de conquête, plus particulièrement celle du royaume d’Oyo, actuel Nigeria, il consulte le Fâ, afin de se libérer du joug de tribut payé au royaume d’Oyo, entamé précédemment par Adandozan (1797-1818) par un message d’injures envers celui-ci.
La révélation suivante lui fut faite. Au cours de la consultation, le prêtre du Fâ lui parla des conditions à respecter et à suivre scrupuleusement, s’il voulait revenir victorieux de cette expédition. Sa victoire dépendrait des bénédictions qu’il allait offrir à son ancêtre Tassi Hangbé, reine du Danxomè. La plus importante de ces prescriptions fut la révélation de la présence, à ses côtés, d’une parente défunte, laquelle par sa bravoure, sa force et sa détermination réussit à conquérir plusieurs royaumes. Seule la reconnaissance de la valeur et du grand rôle joué par cette femme pouvait lui conditionner la victoire. Après de mûres réflexions, le roi Ghézo conclut que la dame à laquelle le prêtre faisait allusion serait son ancêtre, mère Tassi Hangbé. Il se souvint de la victoire de celle-ci, de son vivant, sur le royaume d’Oyo. Du coup, il exécuta les recommandations faites par le prêtre du Fâ. Dès lors, le roi Ghézo vint voir le palais de la reine qui se trouvait depuis longtemps dans un état de ruine. Il fit alors réhabiliter ledit palais, lui fit construire un mausolée communément appelé «Adoho», et demanda des bénédictions. Alors il décida immédiatement de la diviniser, en lui consacrant sa première épouse en qualité d’adepte, représentante cultuelle de la défunte reine, comme le prévoyait l’une des lois du royaume de Danxomè. Question de mieux vulgariser les mérites de la reine Tassi Hangbé.
Malheureusement, peu importent les accusations, et le reniement sur son règne et la non-reconnaissance de ses exploits sur le royaume du Danxomè, la reine Tassi Hangbé demeure une reine à part entière. C’est pourquoi il est important de restaurer l’histoire et de faire paraître le rôle de chaque roi dans la logique culturelle.
Ce programme permettra de faire découvrir aux Béninois et aux touristes « les perles rares de l’histoire des Agoodjié ou Amazones du Danxomè et de mettre en avant leurs immenses talents. Parlez-nous-en.

Ces trois années de ressourcement dessinent ce que la connaissance de l’histoire des braves femmes guerrières du Danxomè a de meilleur : le plaisir de s’enrichir des œuvres du patrimoine à travers le patrimoine culturel. Mais il s’agit également de sensibiliser le public à l’éducation de la jeune fille, le leadership féminin et le rôle primordial de la femme dans l’éducation et la diversité culturelle. Table ronde, symposiums, avec des personnes ressources, et dans les disciplines théâtre, danse, débats, arts, monuments, soirée de distinction et expositions sont des temps forts de réflexion pour mettre en évidence la femme, socle des traditions et de l’éducation. Il faut faire un tour à travers les sites touristiques marqués par les «Agoodjiè» Amazones. Le plateau d’Abomey dispose des sites naturels, constitués de dessins, de fresques et d’œuvres d’arts, mares sacrées, etc. marqués par l’histoire et méconnus du public.

Pour un tel projet qui s’étend sur 36 mois, 1095 jours et des nuits de thématiques et qui attend 15000 visiteurs, il faut avoir des financements colossaux. Quels sont les vôtres ?

L’objectif de ce travail est ce qui motive tout le projet : présenter et lever des coins de voile autour du rôle primordial qu’a joué la femme «Agoodjié», les amazones dans le royaume du Danxomè, non pas seulement de guerre, mais de développement, d’éveil, d’éducation, de politique, à travers la richesse et la vivacité des cultures dans le monde. Nous avons un partenaire. Nous en attendons d’autres pour parrainer des évènements, des thématiques spécifiques autour de ce programme.

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