Comme tous les autres secteurs pourvoyeurs de l’économie nationale, la filière ferraille et assimilés a de beaux jours devant elle. Mais son rayonnement dépend de l’implication de l’Etat, selon le secrétaire général de l’Union des négociants de ferrailles et assimilés, Mesmin Valère Aïmontché. Dans cette interview, il expose les avantages pour les acteurs d’une part et les opportunités pour l’Etat d'autre part s’il réorganise la filière à l’instar d’autres qui font fleurir l’économie béninoise.

La Nation : Quel est l’historique de la filière ferraille au Bénin et décrivez nous l’impact des actions de l’Union dont vous êtes le secrétaire général dans ce secteur ?

Mesmin Valère Aïmontché : La filière de la ferraille et assimilés est née du fait de l’absence de la matière fossile. Cette matière fossile qui est la matière première vient des ressources naturelles qui permettaient à l’industrie d’extraire le fer et les assimilés au fer. Mais aujourd’hui, la raréfaction de cette matière première a induit le recyclage de tout ce qui a été déjà éjecté de l’industrie. Il fallait les récupérer et recommencer le cycle de la transformation. D’où la naissance de la filière ferraille et assimilés. Les industries sont nées de ce secteur-là du fait de la raréfaction du fer ; il fallait fabriquer les véhicules, les motos que nous conduisons … Le secteur existait avant l’an 2000 et l’Union des négociants de ferrailles et assimilés a été enregistrée en 2010. Avec l’union, on s’est lancé dans cette bataille vaille que vaille, sans aucun soutien. Vous allez remarquer sans doute la régression des actes de vandalisme sur les infrastructures publiques. C’est notre action, c’est le fruit de la sensibilisation que nous menons.

Avec le temps, le secteur a connu de l'évolution. Aujourd’hui, s’il vous est demandé de faire une comparaison, que diriez-vous ?

Au début, c’était une activité purement informelle. C’était une activité que menait l’homme pour joindre les deux bouts. Mais aujourd’hui, ça fait un certain nombre d’années que cette activité est réglementée, connue de l’Etat. L’Etat sait qu’il y a une filière ferraille et il prélève ses droits sur l’exportation. Avant 2000 et jusqu’en 2010, c’était laissé à tout venant, tout le monde peut se lancer dans cette activité. En 2010, il fallait quand même mettre une barrière, harmoniser le secteur. D’où la naissance de l’Union des négociants de ferrailles et assimilés. Et, à cette époque là, l’autorité a été saisie à travers le ministère du Commerce. Il existe bel et bien une filière ferraille au Bénin et dans presque tous les pays africains.

Sans doute que vous vivez aussi des difficultés. Comment parvenez-vous à accéder à ces ferrailles qui sont vendues et exportées depuis des années ?

La filière est faite de telle sorte qu’au début, il y a les pré-collecteurs connus sous le nom de ''pousse-pousseurs''. Ils passent de maison en maison, de hameau en hameau pour pré-collecter tout ce qu’ils trouvent comme ferrailles et assimilés. Le ‘’gankpo’’ dont on parle de façon générale et ses assimilés tels que les débris d’aluminium, de bronze, d’inox, de cuivre, etc. Avant 2010, la filière se portait bien. Mais, d’octobre 2012 à aujourd’hui, pour les nationaux, la filière ne se porte plus bien. Parce qu’il y a eu des implications extérieures. Certains se sont incrustés dans la filière. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui, le prix de la ferraille n’est plus celui d’avant 2010. En 2010, la meilleure ferraille que vous pouvez acheter ici dans le seul marché de ferraille au Bénin tourne autour de 200 000 mille francs la tonne. Le kilo est à 200 francs. Mais aujourd’hui, le kilo de ferraille tourne autour de 150 francs. Vous voyez la marge ? Le secteur est organisé de manière qu’on trouve les pré-collecteurs. Il y a nous, les nationaux qui préfinançons les pré-collecteurs et il y a les acheteurs expatriés ou nationaux qui achètent la ferraille en gros et la conditionne dans des conteneurs et l’exportent. Mais aujourd’hui, lorsque l’exportateur est impacté, ça retombe sur l’acteur national. Ça l’implique directement. Si le kilo est vendu à plus de 170 francs ailleurs, pourquoi c’est moins que ça au Bénin? Seul le pouvoir public peut nous aider à répondre à cette interrogation. C’est pourquoi nous appelons l’Etat à s’impliquer dans cette filière afin de préserver les emplois nationaux qui y sont liés. Un emploi perdu au Bénin, de nos jours, c’est un délinquant qu’on crée.

Les autorités s’impliquent-elles dans le secteur ?

Sans ambages, l’on peut affirmer que l’autorité a connaissance qu’il y a une telle filière qui existe au Bénin, mais elle ne s’y implique pas. Au Togo tout près, la filière est organisée de telle sorte que les nationaux sont protégés, parce que c’est une filière, qui nourrit son homme. Aujourd’hui, les emplois nationaux n’existent plus, ou ils sont menacés de disparition. Cette filière sans vous mentir, embrasse toutes les couches sociales de notre pays, en particulier les gens qui n’ont aucune formation professionnelle. C’est eux que vous voyez souvent dans les vons. Cette filière peut nourrir son homme si elle est organisée. Et nous exhortons l’Etat à prendre langue avec nous pour que nous organisions cette filière afin que les emplois nationaux soient sauvegardés. L’emploi aujourd’hui au Bénin est très important, et lorsque nous délaissons un secteur sous prétexte qu'il ne peut impliquer des indices économiques, ce n’est pas à encourager. Dieu seul sait les implications économiques de la filière ferraille au Bénin. Tout ce que nous pouvons dire, c’est qu'elle implique des milliers de personnes. Depuis 2016, par exemple, l’Etat a impacté le secteur du fait de son rôle régalien d’imposition. Sur un conteneur de 20 pieds, c'est-à-dire 20 tonnes, vous devez payer un million comme taxe. Pas pour les nationaux, mais pour les expatriés.

Le préfinancement dont vous parlez, comment se passe-t-il ?

Le préfinancement se fait depuis le début de la filière au Bénin. Ceux qui veulent se lancer dans la pré-collecte ou dans la collecte de la ferraille et assimilés se rapprochent de nous qui sommes les nationaux. Nous sommes sollicités, car ils n’ont pas la possibilité d’aller directement vers les acheteurs expatriés qui sont souvent des Asiatiques. Ils passent par nous et on les introduit et ils obtiennent le préfinancement. Mieux, si le négociant a un pouvoir financier, il préfinance sans impliquer l’acheteur expatrié. Mais le retour n’est pas toujours facile. Parce que dans cette filière, c’est une relation de confiance, et les pré-collecteurs sont pour la plupart nos frères du Niger. Et quand vous avez de ces relations, le partenaire peut dire qu’il n’a rien reçu de vous. Et c’est votre argent qui s’envole. Ainsi, votre chiffre d’affaires s’écroule. Il y a beaucoup de ces cas. C'est pourquoi nous appelons l’Etat à venir nous aider à améliorer le secteur, pour que nos investissements ne s’envolent plus. Si le gouvernement nous appelle par le truchement du ministère du Commerce, nous irons exposer nos idées et nous allons voir comment améliorer le secteur afin que l’investisseur national puisse tirer son épingle du jeu ainsi que les autres acteurs. Vous ne pouvez pas imaginer ce que la filière ferraille crée comme emplois dans toutes les communes du Bénin et dans chaque hameau.

Quelles sont les propositions auxquelles vous pensez ?

Nous avons des propositions à faire si l’Etat nous convie à une rencontre sur cette filière porteuse. Sans l’implication de l’Etat, nous ne pouvons rien. Ailleurs, dans d’autres pays, les choses se passent autrement dans la filière ferraille. Donc, c’est l’Etat qui doit s’impliquer un peu plus parce qu’il prélève des taxes et des impôts. Or, il ne sait pas comment la filière est organisée. S'il s'implique, il peut lever davantage d’impôts.

Quel est le circuit du marché de ferraille au Bénin ?

Le circuit se présente comme suit : il y a les pré-collecteurs que vous voyez souvent dans les rues en quête de ferrailles; c’est le premier maillon de la chaîne. Quand ils pré-collectent, ils stockent, ils trient. Dans ce tri, on sépare ferraille, aluminium, et autres de tout ce qui est collecté. Ils chargent la ferraille et les autres matières de façon séparée. Ensuite, ils viennent trouver les négociants qui ont eu à les préfinancer. De ces négociants, les expatriés interviennent. Eux, s'ils viennent, c’est pour prendre la cargaison. Pour le faire, ils doivent s’adresser au négociant. Parce que c’est lui qui a préfinancé la marchandise avant qu’elle n’arrive. Le marché est ouvert. Il y a beaucoup d’acheteurs expatriés et même des nationaux. C’est au plus disant qu’on offre la marchandise. Voilà comment ça se fait. Faut-il ajouter que quand ils viennent acheter, ils amènent la cargaison sur leur site et il y a des manœuvres là-bas qui les conditionnent dans des conteneurs de 20 pieds. Et après le conditionnement, c’est le circuit de l’exportation : ça va en Chine, en Inde, au Vietnam, au Cambodge, … dans les pays asiatiques. Et ça revient sous forme de fer à béton ; de motos etc…

Quel est votre souhait pour le rayonnement de la filière aujourd’hui ?

Que l’Etat nous accompagne. Les négociants n’ont pas accès, par exemple, aux microfinances, parce qu’on ne croit pas encore en leur secteur, d’où j’appelle l’Etat à intervenir. Par exemple, un conteneur de 20 pieds, l’Etat sait combien ça coûte. Une taxe de 50 000 francs est prélevée par tonne. Donc, la ferraille, on doit en tenir compte. Vous devez aussi savoir que la filière permet à l’Etat de nettoyer un peu l’environnement immédiat. Les épaves ici et là, vous n’en voyez plus maintenant dans les rues. C’est l’effet de la filière ferraille. L’Etat doit alors intervenir car elle n’est plus cachée. Elle passe par le cordon douanier. Et beaucoup d’acteurs dont les pré-collecteurs, les transitaires jusqu’aux douaniers peuvent en témoigner.

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