Vital Tchibozo, ingénieur agronome, zootechnicien, consultant spécialisé dans la gestion des systèmes d’élevage traditionnel, évoque la mise en marché des poulets locaux améliorés et propose le protectionnisme pour garantir la consommation domestique de la production locale. À travers cette interview, il encourage le réseautage pour favoriser le clustering de la filière avicole afin d’assurer la qualité et l’approvisionnement de la demande.

En votre qualité de zootechnicien, vous accompagnez les producteurs de viande dans un environnement où le marché et les habitudes alimentaires sont extravertis. Croyez-vous que cet environnement est favorable à l’aviculture locale ?

La première des choses reprochées au marché local est l’absence d’éleveurs capables de produire en quantité et en qualité pour satisfaire la demande. Le consommateur étant exigeant sur la qualité, il se tourne vers l’extérieur compte tenu de l’indisponibilité de l’offre. Par exemple, si je veux un poulet qui pèse 2 kg pré-fait et emballé, je n’ai pas de fournisseur qui produit localement.
Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? C’est seulement en s’associant pour monter des projets capables de livrer de la viande en quantité sur le marché que nous serons capables de concurrencer l’importation.
Le marché étant bien ouvert, il est dominé par les importations qui ne sont pas de la même gamme que ce qui est produit localement. Je ne dirai pas que la qualité des importations est médiocre, mais le processus de conservation au froid empêche la qualité d’être au finish dans le plat du consommateur. En revanche, une viande produit à moins de 50 km de soi garantit la qualité dans le plat. Ce qui n’est pas le cas d’un producteur qui est à plus de 6 000 km, mais qui livre à un coût très bas. Il faut se poser des questions sur la qualité. Est-ce que c’est le même poulet qui est produit partout ? C’est une question ouverte.
Le marché existe. Comment produire et quelle est la qualité qui doit être mise en place ? Il faut que le gouvernement puisse aider les producteurs à atteindre ce marché et à éviter des produits concurrentiels qui ne sont pas de même qualité.

Les éleveurs de volailles n’ont pas une part importante du marché local, ils sont sensibilisés à se mettre en réseau. Pourquoi promouvoir ce dispositif ?

Toute chaîne de valeur qui se respecte doit se mettre en réseau. Je parle bien entendu des modèles d’élevage. Vous concevez avec moi que tout le monde ne peut pas être naisseur et finisseur. Il faut que chacun se positionne et se spécialise sur la chaîne de production. C’est en créant ces réseautages que nous pourrons nous spécialiser. Il y aura des réseaux naisseurs et des réseaux finisseurs.
Les réseaux naisseurs permettent de savoir les origines des poussins que les finisseurs vont prendre pour produire de la viande à mettre sur le marché qui respecte la qualité organoleptique désirée par la population et directement concurrencer le produit importé. Tant que les gens ne vont pas se mettre en réseau, ils auront des difficultés à produire.
Par exemple, si un consommateur vient s’approvisionner et que son vendeur est en manque et il n’est pas informé qu’un autre situé à telle adresse vend aussi, il y aura toujours de rupture et le consommateur sera découragé. Il va se tourner vers des produits importés et de qualité moindre.
La solution est le réseautage des éleveurs pour mettre sur le marché le même produit à des moments différents. À cette échelle, la mise en marché sera facilitée. Donc, le réseau et le marché vont de pair. Ce modèle qui est en train d’être mis en place est en vogue dans tous les pays. Au Bénin, nous pouvons également expérimenter ce modèle en se basant sur la qualité du produit que nous voulons mettre sur le marché. Cela aidant, nous sommes sûrs qu’on ne peut plus nous dire qu’en janvier on n’a pas de poulet, en février, il y a pénurie de poulet, etc., parce qu’on a des producteurs qui sont en réseau et qui produisent en chaîne.

Vous préconisez la mise en réseau des aviculteurs qui pourront produire en chaîne. Comment ce dispositif peut-il assurer la disponibilité de la viande de volaille sur le marché ?

Lorsque les exploitants se mettent en réseau, ils savent, quand est-ce qu’il faut prendre les poussins. S’ils sont 40 dans le réseau, tous ne prendront pas les poussins le même jour. Il y aura décalage de deux à trois semaines de façon à ce qu’à chaque fois qu’un producteur livre des poulets, il reprenne des poussins. Ce décalage au sein du réseau permet de livrer des poulets de même gabarit et de même qualité aux consommateurs.

Vous parlez de spécialisation. Expliquez le processus qui doit permettre à chacun d’être canalisé sur un maillon de la chaîne de valeur volaille.

Le reproducteur n’est pas fabricant d’aliment. Le fabricant d’aliment n’est pas le finisseur. Pour qu’on soit garant de ce produit fini, celui qui produit les poussins ne deviendra pas finisseur. Il est assuré qu’il y a des finisseurs qui viendront prendre des poussins chez lui. Celui qui va fournir les aliments est là. Et, le finisseur sait qu’il va acheter les poussins, prendre l’aliment et mettre le produit fini sur le marché. Ce sera un réseau pareil sur une chaîne de valeurs bouclée. Cet avantage va permettre que tout ce qui sera mangé sera de même qualité et traçable.
Ainsi, dès que j’achète dans un supermarché un produit livré par un réseau identifié, il est facile de savoir qui a livré les poussins, qui a produit les aliments et qui a engraissé les poulets et surtout avoir une traçabilité de la prophylaxie. Ce qui permettra au consommateur final de savoir ce qu’il mange et à qui s’en prendre dès qu’il y a problème.

Au regard de la concurrence défavorable que la production locale, quoiqu’améliorée subit, pensez-vous que le réseautage pourrait sortir le producteur d’affaire ?

Si ! Cela peut bien sortir le producteur d’affaire. Comme je l’ai dit, c’est l’absence de ces produits sur le marché qui conduit d’abord à aller prendre des produits à bas prix, qui sont de basse qualité. On pourrait avoir un sursaut gouvernemental qui peut aider à régler le problème comme dans beaucoup de pays et accompagner le producteur à mettre son produit sur le marché. Je cite le cas de la Côte d’Ivoire et du Sénégal qui ont augmenté de deux Euro pour contraindre ces produits importés à un même niveau de prix que celui du producteur local.
Lorsque le produit importé et celui local sont au même prix la qualité fera basculer le consommateur vers le poulet localement produit.

Vous parlez-là de mesures protectionnistes du marché local alors que certains courants soutiennent qu’il faut subventionner la production locale. Quel est l’avantage comparatif entre les deux mesures de subvention directe en vue de baisser le coût de la production et la taxation à l’importation ?

La subvention ne va jamais baisser le coût de la production. La subvention ne sera pas pérenne. Elle sera liée à un projet ou un programme. Cela ne règle donc pas le problème. Lorsque la production est subventionnée, il n’est pas possible de maîtriser tous les maillons de cette chaîne-là lorsque la subvention ne sera pas pour toujours. Pis, les ressources de la subvention viendront de quelque part ! Alors que si le marché est créé, juste en aidant à protéger le marché par le biais de la taxation, cela avantage mieux les producteurs locaux, car le producteur maîtrise ses coûts de production dans un marché libéré.
L’exemple est à côté. Dès que la politique de subvention du coton a été supprimée, cette filière se porte mieux. Ce sera la même chose pour la filière avicole. Nous demandons l’assistance à avoir le marché.

La mesure protectionniste préconisée n’expose-t-elle pas le pays d’être attaqué pour non-respect des accords liés au commerce international, à l’Omc ?

Nous ne serons pas les premiers à le faire. Je pense qu’il n’y aura pas de difficulté. Nous avons les arguments de nous défendre à l’Organisation mondiale du Commerce. D’autres pays ont procédé ainsi et cela a marché. Nous n’aurons pas de difficulté à le faire. Peut-être que des intérêts politiques pourraient militer en faveur ou non d’une telle mesure. Mais, je préfère ne pas rentrer dans ces considérations.

Les producteurs visent surtout le marché nigérian. Mais vous semblez ne pas partager cette orientation sous le prétexte que c’est un piège. Pourquoi ?

Le Nigeria est un grand marché, mais s’adapte au comportement de son économie. Tous les producteurs qui ont ciblé ce marché ont sombré entre 2015 et 2017 à cause de la récession dans ce pays. Alors, la question est de savoir s’il faut compter sur ce marché qui se comporte comme sa monnaie qui fluctue et dont les producteurs s’y adaptent rapidement ? C’est vrai que nous avons la capacité de produire quelles que soient les ambitions de délaisser ce marché. Mais déjà, le marché local fait une population de près de 12 millions de consommateurs. Nous pouvons déjà produire ce que nous mangeons avant de penser au marché du Nigeria, qui est un marché sélectif. Aussi, faut-il chercher le modèle pour atteindre ce marché de la meilleure des manières possibles.

C’est donc une erreur de cibler directement ce marché en laissant celui domestique ?

Oui ! À mon avis, c’est une erreur de dire que nous avons par exemple 150 mille tonnes de produits importés et que 100 mille vont au Nigeria. Qu’en conséquence nous sommes capables de produire ces 100 mille. Comptons d’abord sur nos propres forces comme il est souvent dit. Commençons par changer d’habitude alimentaire. Valorisons la viande produite localement pour donner de l’emploi à ceux qui sont à l’interne. Après cela, si le marché nigérian s’ouvre à nous, ce sera un plus.

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