La promotion du genre repose, entre autres, sur la notion de l’économie solidaire. C’est une approche que soutient Basilia Chantal Codjo, chercheur et spécialiste des questions du genre, de la famille et de la sexualité. Cette présidente d’Ong, qui est à cheval entre le Bénin et la Belgique, apprécie le modèle du Bénin dans le domaine du genre, tout en évoquant les défis pour le pays en la matière. Celle qui porte également le combat de l’éducation sexuelle des adolescentes et jeunes insiste sur le rôle des parents et éducateurs.

La Nation : Quelle appréciation faites-vous du modèle de promotion du genre au Bénin ?

Basilia Chantal Codjo : J’ai souvent orienté mes thèmes de recherches vers la problématique du genre. Je suis un ‘’local feminist’’. Ce concept est conforme à nos valeurs locales. Ce n’est pas du ‘’féminisme importé’’.
Les femmes béninoises ont longtemps été humiliées et marginalisées. Mais leurs plaintes ne vont pas arranger les choses si elles-mêmes ne prennent pas leur destin en main. Il est temps pour elles de se prendre en charge.
J’entre dans le combat du genre par la valorisation des capacités économiques des femmes. Il faut mettre l’accent sur leur valeur ajoutée au développement. Jusqu’ici, elles ont entendu le son de cloche qu’elles ne servent pas à grand-chose. Ce genre de discours les conditionne malheureusement. Lorsqu’un parent passe son temps à vilipender son propre enfant, cet enfant finira par se conformer à ce discours et sera inutile à la société. Pour peu qu’on renforce les capacités des femmes et qu’on leur fasse confiance, elles sont indispensables au développement de la nation. On n’a pas suffisamment responsabilisé les femmes au Bénin. Que ce soit les femmes rurales, les analphabètes, ou même les intellectuelles, leur contribution est primordiale au développement. Ce sont elles qui mènent la vie économique, la vie reproductive et qui assurent l’éducation de la nation. C’est paradoxal de les écarter du développement alors qu’elles sont au cœur de tous les systèmes. Une seule tête qui décide ne peut couvrir l’intelligence de plusieurs personnes. Il faut valoriser ce que les femmes apportent à leurs communautés.

Quels sont les défis pour la gent féminine elle-même ?

Si les femmes ne croient pas en elles-mêmes, elles n’iront pas loin. Le manque de confiance en soi constitue le principal obstacle à lever. Au Bénin, l’attentisme est dominant et cela limite les femmes. Elles manquent de courage pour prendre des initiatives. A l’image d’un petit enfant qui apprend à marcher, les femmes doivent aussi s’armer de courage et d’audace pour marquer des points.

Vous développez souvent la notion de l’économie solidaire au profit des femmes. Comment doivent-elles s’y prendre concrètement pour en profiter ?

L’économie solidaire est une forme d’activité économique qui ne vise pas prioritairement le gain comme l’activité économique capitaliste. C’est la force et la capacité des femmes à s’auto-prendre en charge. Elle vise surtout le bien-être des membres des associations ou coopératives féminines. Les bénéfices desdites associations servent à entretenir ses membres.
L’économie solidaire oblige les femmes à mener des actions collectives. Ce qui renforce les liens sociaux. Ces associations travaillent à faire émerger chaque membre et réciproquement chaque membre apporte du sien pour faire émerger le groupe. C’est un don mutuel.
L’autre pôle de l’économie solidaire, c’est la politique. Il ne s’agit nullement de la politique politicienne, mais d’une politique orientée vers le bien-être des membres des associations féminines. Ce pôle n’est pas assez développé dans nos régions. Nous n’avons pas la culture de l’union fait la force au Bénin. Chacun pense que mener une petite activité économique dans un coin de la rue vaut mieux qu’une activité collective. C’est archifaux ! La politique intervient pour aider les femmes à faire des revendications collectives en faveur de leur bien-être et de leur vie. Il faut se baser sur le développement solidaire. J’ai la conviction que l’inter-culturalité est une richesse qui peut être mise au service du développement des peuples à travers les échanges, le partage et la réciprocité. Le développement solidaire concourt au bien-être des familles béninoises et africaines.

Qu’est-ce que l’économie solidaire apporte fondamentalement aux femmes ?

La promotion des femmes devrait nous permettre d’atteindre les objectifs de bien-être familial. En tant que spécialiste de genre et de l’économie solidaire, je milite pour le bien-être des familles. Mon organisation travaille uniquement avec des femmes qui mènent des activités économiques au sein des associations. Dans l’économie solidaire, toutes les actions sont orientées principalement vers les femmes. Quand on accompagne les femmes dans ce sens, c’est toute la famille qui est impactée.

Vous êtes également active dans les domaines de la famille et de la sexualité. Que faut-il faire pour réduire le phénomène des grossesses en milieu scolaire au Bénin ?

L’éducation sexuelle des adolescents et adolescentes paraît aujourd’hui une urgence. Cela ne concerne pas uniquement le milieu scolaire. Il y a également les centres d’apprentissage et de formation professionnelle. Le phénomène a pris de l’ampleur avec les réseaux sociaux. Hier, l’éducation des filles était l’affaire de toute une communauté. Aujourd’hui, les réseaux sociaux ont pris le relais, mais dans le sens inverse. Les différentes plateformes internet sont des moyens silencieux de drague. Ce qui engendre des vagues de victimes, non seulement dans les basses classes, mais aussi dans les familles aisées. Les filles sont les plus impactées par ce fléau. Il y a deux ans, j’ai mené une étude sur le phénomène avec comme cible les inspecteurs de l’enseignement. J’ai dégagé de l’étude trois catégories de parents. La première catégorie est celle qui exploite la voie répressive et qui interdit formellement l’utilisation du téléphone portable et l’accès des réseaux sociaux à leurs enfants avant le baccalauréat. La deuxième catégorie de parents est celle fataliste et démissionnaire. Au nom de la mondialisation, celle-ci autorise l’accès aux écrans et à l’utilisation des réseaux sociaux à leurs enfants. La troisième catégorie accompagne les enfants à l’utilisation des nouveaux outils de communication par les conseils et les dialogues pour mieux les sensibiliser.
Le piège se situe au niveau de la première catégorie. Dans ce registre, les enfants sont généralement hypocrites et sournois. Ils jouent aux sages devant les parents, mais une fois qu’ils leur tournent dos ou en leur absence, ils développent des vices.

Que faut-il faire dans ce cas ?

La principale arme de lutte, c’est l’éducation en milieu scolaire et dans les centres de formation professionnelle, aussi bien à l’endroit des adolescents et jeunes que des parents et des patrons des centres d’apprentissage. La répression a un impact négatif sur les enfants. En matière d’éducation, il faut appliquer la politique du bâton et de la carotte. Plus on comprend le mode de vie des adolescents, mieux on assure leur éducation. L’approche de l’éducation que je promeus au sein de mon Ong est la sensibilisation par les pairs. Le jeune pair éducateur (fille ou garçon) est à même d’être à l’écoute de ses camarades. Il contribue à l’amélioration des connaissances et des attitudes de ses camarades dans le domaine de la santé. Il sert d’interface entre ses camarades, les enseignants et les parents pour le changement de comportement dans le domaine de la sexualité et de la santé de la reproduction.
Il faut également mettre l’accent sur les tournées périodiques de conseils, d’éducation et d’accompagnement des jeunes et des parents. Ce sont des démarches qui rassurent les jeunes et qui leur permettent de se confier sans réserve?

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