Loin de leurs familles, les malades de la lèpre retrouvent au sein du Centre de traitement anti lèpre à Natitingou un foyer d’accueil où une prise en charge gratuite leur permet de surmonter cette épreuve que d’aucuns considèrent comme une malédiction.

Presque reclus dans l’enceinte du Centre de traitement anti-lèpre de Natitingou, les malades retrouvent une nouvelle vie. A la sortie nord-ouest de la Cité des Nanto, ce foyer accueille une centaine de patients affectés par le bacille Mycobacterium leprae. En moyenne, une dizaine de malades de la lèpre y sont enregistrés, chaque année.
Situé aux abords de la route inter-Etats Natitingou - Tanguiéta, le centre affiche ce vendredi comme à son habitude une accalmie qui contraste bien avec le brouhaha des véhicules et autres engins circulant le long de la voie. Havre de paix pour des malades abandonnés par leurs familles, le Centre de traitement anti-lèpre de Natitingou reçoit un beau monde de déçus qui regagnent en son sein toute la confiance nécessaire pour affronter l’épreuve qu’ils vivent depuis la survenue des premiers symptômes de cette affection.
Dans la grande cour de cette enceinte, de jeunes garçons tout ruisselants de sueur se pourchassent, quêtant les mouvements d’un ballon roulant mollement sur le sol jonché par endroits d’herbaces. A l’instar de ses pairs, Aminou vit dans le Centre de traitement anti-lèpre depuis sa plus tendre enfance. Robuste et sain, il est au chevet de son père affecté depuis une vingtaine d’années. A 19 ans, le jeune garçon en classe de 3e n’a connu que ce foyer où s’est retranché son père. En compagnie de sa mère, sa marâtre et de son grand-frère, il apporte un grand soutien à son géniteur devenu malvoyant par le fait de la lèpre. Une infirmité qui ne l’empêche guère de se rendre utile à la communauté. Depuis le centre, le père soulage les peines de ceux qui se sentent persécutés par les esprits maléfiques ou aspirent à une vie meilleure à travers des consultations occultes. Devin, il offre ses services et compte de nombreux clients qui viennent d’un peu partout. Des services qui lui permettent de nourrir sa famille bien qu’Aminou et son grand-frère fassent de petits boulots pour assurer une partie de leurs besoins. Le regard hagard, en communion permanente avec les esprits, le vieil homme arbore à ses pieds des bandages. A l’entrée de sa chambre, son arsenal spirituel se distingue par les sillons tracés dans la poudre blanche répandue sur le sol. A l’instar de la plupart des pensionnaires du centre, le père d’Aminou fait partie des malades guéris mais présentant toujours des séquelles et dont la condition physique ne milite pas en faveur d’une réinsertion au sein des familles. C’est aussi le cas de Faty. La soixantaine, cette mère de quatre enfants ne se rappelle plus l’année de son admission dans ledit centre mais reconnaît être l’une de ses anciens pensionnaires. Presque trente ans déjà qu’elle traîne les séquelles de la lèpre. Des doigts et orteils mutilés et des plaies qu’elle dissimule dans des bandages, celle qui passe pour la responsable des patients du centre se remémore le calvaire ainsi que les mortifications vécus et semble même en vouloir à certains de lui avoir gâché la vie. Mère au foyer, elle confie qu’elle aurait pu être épargnée des séquelles invalidantes de la maladie si le traitement qui lui était administré avait été poursuivie jusqu’à son terme. La légèreté des agents sanitaires d’alors de Matéri, sa terre natale, reste pour elle un mauvais souvenir. « Dès la survenue des premiers symptômes, je me suis rendue à l’hôpital et des comprimés m’ont été donnés. Sept mois de traitement après, ils m’ont déclarée guérie. Ce que je ne pensais pas puisque sentant toujours des démangeaisons à l’intérieur de mon corps mais aucun d’eux ne m’a écoutée et je me suis retrouvée ravagée par la maladie ; cette fois-ci, les plaies ont fait leur apparition », confie-t-elle, pleine d’amertume. Polyglotte par la force des contacts qu’elle a avec d’autres communautés depuis son admission dans le centre, elle garde son sourire, remerciant la providence pour les moyens mis à la disposition du centre pour la prise en charge.

Soutien

Grâce à la Fondation Raoul Follereau, la direction départementale de la Santé de l’Atacora dispose de lots de médicaments pour un traitement gratuit des malades jusqu’à leur guérison. « Le malade, quel que soit son stade, est entièrement soigné sans aucun franc », précise Salifou Sourakatou, chef service Santé publique à la direction départementale. A ceci s’ajoutent une assistance nutritionnelle de plusieurs organisations caritatives et des dons de vêtements à leur profit. Sans compter les tricycles qui sont offerts à certains pour faciliter leur mobilité.
Occupée à préparer son déjeuner, Faty ne cache pas sa satisfaction face à l’accueil dont ils font l’objet. « Nous bénéficions de soins et de vivres gratuitement et ceci est à l’honneur des agents qui font preuve d’une sollicitude sans faille à notre égard », martèle-t-elle, sans aucune gêne.
Désenchantés par l’abandon de leurs proches, ils retrouvent dans le centre toute l’assistance nécessaire pour surmonter leurs difficultés et réintégrer la société qui semble les rejeter du fait de leur maladie. « La lèpre est perçue comme une maladie de la honte, une malédiction », explique Bernard Aniwanou, chef division épidémiologique et surveillance sanitaire de la direction départementale de la Santé de l’Atacora. C’est d’ailleurs ce sentiment qui justifie l’accompagnement psychosocial dont bénéficient les malades dans les divers centres de dépistage et de traitement.
Admis au centre depuis un bon moment, Alassane (nom d’emprunt) mesure le calvaire vécu au cours de sa maladie. Au début, c’est sa compagne qui constituera le premier obstacle pour son traitement. « Nos relations se sont révélées conflictuelles au point que je l’ai répudiée. Je ne voulais plus de personne tant tout le monde m’agaçait », indique-t-il. Sous le joug de la maladie, il apprend vite à ses dépens les revers de sa nouvelle situation. Il assiste impuissant au rejet des siens. Son propre frère le traite d’impur et le somme de garder ses distances vis-à-vis de lui. Un terrible choc dont il se remet peu à peu avec l’assistance des agents du centre. « Vos proches vous fuient et vous êtes livrés à vous-même parce que pour eux cette maladie est incurable », insiste-t-il. « Le regard des autres vous empoisonne l’existence », tranche-t-il.
Retranchés dans le centre et vivant presque en ermitage, ils apprennent la dure loi de l’exclusion mais ne perdent pas l’espoir de réintégrer la société un jour. Même si peu acceptent de retourner dans la société. « Ceux qui vivent dans le centre de traitement anti-lèpre de Natitingou sont majoritairement des malades guéris, avec des séquelles mais pour qui l’intégration sociale surtout familiale pose toujours problème. Depuis des années, ils y séjournent parce qu’ils n’ont plus de répondant au sein de leurs familles respectives. Le centre constitue donc à leurs yeux un refuge. Par contre, d’autres sans être exclus de leurs familles s’obstinent à vivre dans le centre arguant qu’ils s’y sentent mieux », note Dr Salifou Sourakatou. De peur d’être forcés à regagner leurs familles une fois guéris, certains avancent qu’ils n’ont plus personne.
« Ici, nous n’avons que les agents du centre pour nous venir en aide. C’est difficile d’espérer qu’une bonne volonté quitte aussi loin pour vous porter une quelconque assistance », défend Faty.
Outre Aminou, des enfants et parfois même des nourrissons grandissent dans le centre aux côtés de leurs géniteurs malades et finissent par en faire leur domicile. Sans la moindre crainte d’être contaminés.
Deux jumelles ont vu le jour dans le centre et sont confiées aujourd’hui au Village SOS d’enfants de Natitingou où elles évoluent normalement, loin de leurs géniteurs internés.
« Nous n’avons pas peur d’être contaminés puisque nous sommes astreints dès le bas-âge à suivre de façon stricte certaines règles d’hygiène vu nos contacts avec les parents. Nous mangeons ensemble et faisons tout avec eux. L’essentiel, c’est d’assurer la propreté des lieux d’habitation et de veiller au rejet des eaux sales et de laver les vêtements sales », rassure le grand-frère d’Aminou.

L’Atacora-Donga, lanterne rouge

En dépit des progrès, la lèpre continue de faire des victimes dans l’Atacora-Donga. Perçue comme une maladie des milieux défavorisés et insalubres, elle reste très prégnante dans la zone de la Pendjari dans l’Atacora où les communes telles que Cobly, Boukombé et Matéri détiennent le record de contamination et dans le département de la Donga où la commune de Djougou caracole en tête. Selon la division Epidémiologie et Surveillance sanitaire de la direction départementale de la Santé de l’Atacora, 51 malades ont été recensés en 2016 dans les départements de l’Atacora et de la Donga.
En 2017, 19 nouveaux cas dont 6 dans la commune de Matéri, 3 à Boukombé, Péhunco et à Kérou, 2 à Natitingou, 1 à Cobly et à Kouandé ont été enregistrés dans le département de l’Atacora.
Près de 50 cas de lèpre sont en moyenne dépistés chaque année dans l’Atacora-Donga n

 

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