Souriante, le visage poupin et chevelure bouclée, Sandra Idossou est une jeune femme au contact facile. Consultante en qualité de service, elle est aujourd’hui à l’avant-garde de la lutte contre les sachets plastiques. Celle que certains ont surnommée « Madame sachet » sur les réseaux sociaux a réussi à obtenir plus de 5 000 signatures pour sa pétition contre le fléau. Depuis le vote de la loi par les députés il y a quelques jours, elle se réjouit et soutient que c’est maintenant que le plus dur va commencer.

La Nation : Depuis quelques temps, vos compatriotes vous ont découverte de dans un autre rôle que celui de consultante en qualité de service. La lutte contre les sachets plastiques est aujourd’hui votre cheval de bataille. Qu’est-ce qui vous motive ?

Sandra Idossou : J’ai décidé depuis trois mois de lutter contre les sachets plastiques parce que j’en ai assez d’être obligée de manger dans les sachets plastiques et de voir complètement notre environnement détruit. Donc à un moment donné, je dis : il faut trouver un moyen de faire parler de ce sujet parce qu’on ne peut pas se taire et dire qu’on ne peut rien faire. J’estime qu’on peut faire des choses et pour ça, depuis quelques mois j’utilise beaucoup les réseaux sociaux parce que c’est le moyen le plus facile pour parler de ce sujet.

Les sachets plastiques sont dans nos vies depuis un bon moment. Comment le déclic pour ce combat vous est-il venu ?

C’est vrai que je souffrais déjà du sachet plastique mais il y a eu un déclic parce que j’avais une tante qui était malade à la maison et pendant qu’elle voulait prendre son médicament, elle voulait de l’akassa et on a cherché partout dans les quartiers de Cotonou, on n’a pas trouvé et comme le chauffeur savait que je n’aimais pas le sachet plastique, il est revenu en disant qu’il a fait le tour et qu’il n’a pas trouvé de l’akassa dans les feuilles de bananier ou autre. J’ai dit: ah bon ! Jusque-là ?! Je ne me rendais pas compte ; c’est vrai que je n’ai pas l’habitude d’acheter de l’akassa dehors. C’est de là qu'il me dit qu’on n'en trouve plus. Et lorsque je suis allée voir ma tante malade déjà en train de manger cet akassa en plus chaud emballé dans du sachet, je me suis dit mais je suis en train de l’empoisonner. Cette idée de dire que je suis en train de l’empoisonner m’est restée et à un moment, je me suis demandé ce qu’on peut faire. Et la nuit, j’ai lancé la pétition à une heure du matin parce que je n’arrivais pas à dormir. Pour moi, il fallait trouver le moyen de fédérer beaucoup de personnes et d’aller à l’Assemblée nationale si possible parce que je savais qu’il y avait un projet de loi sur la table des députés qui devrait interdire les sachets plastiques. Parce que pour moi, si le sachet plastique était interdit, les bonnes femmes ne pourraient plus nous vendre de l’akassa dans le sachet plastique.

La nouvelle, c’est que depuis quelques jours, votre vœu est exaucé. Quelles sont vos impressions, suite au vote de la loi n°2017-39 portant production, importation, commercialisation et utilisation de sachets en plastique non biodégradables au Bénin?

Je remercie vraiment les députés qui ont adopté cette loi contre le sachet plastique. Ce jour-là, j’étais à l’hémicycle et j’ai sauté de joie. C’est une très bonne nouvelle pour la santé. Je pense qu’il y a beaucoup de personnes très heureuses par rapport à ça, qui sont nombreuses à travailler pour qu’on en arrive là. Je sais qu’il y a plusieurs associations, beaucoup de personnes qui ont investi dans le combat. Les députés eux-mêmes doivent être heureux parce que j’imagine qu’il y a plus d’un an qu’ils travaillent sur ça. Donc, par rapport à cette loi, même eux doivent, être heureux.

Le texte est voté et après ?

C’est maintenant que le grand combat commence parce qu’il faut que la loi soit promulguée, qu’il y ait les décrets d’application, que le gouvernement met en place tout ce qu’il faut pour qu’effectivement dans six mois, on ne retrouve plus ces sachets plastiques au Bénin. Je pense que le gros boulot, c’est surtout sensibiliser la population à se rendre compte qu’on peut vivre sans les sachets plastiques. J’ai eu la chance de vivre dans des pays sans sachets plastiques et j’ai vu faire et je suis très confiante qu’on peut le faire aussi au Bénin.

Quels sont les exemples qui vous inspirent ?

J’ai vécu plusieurs années au Rwanda, à Brazzaville au Congo. Donc, j’ai passé dix ans à vivre sans sachets plastiques.

Du moment où il n’y a pas encore beaucoup d’entreprises qui fournissent des sachets biodégradables, pensez-vous que l’on peut bannir en six mois les sachets pastiques des habitudes des populations ?

Je pense qu’il faut amener le gouvernement à mettre en place des mesures d’accompagnement: il faut aider les gens. Je connais à peu près six ou sept entrepreneurs qui sont déjà dans ce domaine et qui ont déjà investi dans ce projet. Ils ont juste besoin d’être accompagnés pour agrandir leurs productions. Je pense que le gouvernement devrait les aider, les accompagner ou, à la limite, subventionner ne serait-ce qu’au début, pour rendre accessible ce qu’ils produisent. Parce que pour l’instant, ce qu’ils produisent en petite quantité, on comprend que ça sera un peu cher. Alors, j’estime que le gouvernement a un rôle très important à jouer pour que la mise en application de cette loi soit effective dans notre quotidien. Mais nous-mêmes, en tant que citoyens béninois, nous avons une grande responsabilité. Il faut que nous adoptions des comportements responsables et pour moi les comportements responsables, c’est de réduire notre consommation de sachets plastiques. Je lisais un rapport qui disait que par ménage on utilise à peu près trente sachets par jour. C’est énorme. Si déjà on réduit et au lieu de trente chacun arrive à cinq sachets, parce que parfois on est obligé, ce serait déjà un bon début. Pour acheter du pain, de la bouillie, aller au marché, nous devons avoir des comportements responsables et pour moi le comportement responsable, c’est faire comme ce qu’on faisait avant : aller au marché avec des cabas, des sacs réutilisables, aller acheter de la bouillie dans les bols, même quand on est au bureau avoir des assiettes sur soi pour acheter de la nourriture au lieu de mettre les repas dans des sachets qui sont toxiques pour l’organisme. Si nous adoptons ces comportements d’ici là, nous allons réduire la quantité de sachets plastiques que nous utilisons au Bénin. Notre environnement peut enfin respirer, car pour l’instant notre environnement est étouffé. Je trouve que c’est difficile mais c’est faisable. C’est pour cela que pour moi la campagne va commencer maintenant. On ne peut pas attendre six mois; c’est aujourd’hui que j’aimerais vraiment que les gens qui m’écoutent dès demain, qu’ils arrêtent l’utilisation des sachets qui ne sont pas biodégradables. Je pense que c’est une question de changement de mentalité. C’est faisable ; on va être obligé de bousculer nos habitudes. Comme je le disais tantôt, j’ai déjà rencontré des entrepreneurs qui proposent déjà des alternatives. L’une des alternatives que je vois, c’est par exemple les sacs en papier. Aujourd’hui, comme la loi est votée, il suffit que tous ceux qui vendent dans les marchés, les supermarchés, les boutiques, optent pour cet emballage. Il y en a de tous les formats. Je trouve que ce n’est pas normal qu’une pharmacie censée vendre de la santé vende les médicaments dans du sachet plastique aux gens. Les pharmacies peuvent commencer. Avant, les pharmacies vendaient dans des sacs en papiers. On retrouve ces sacs chez les bonnes dames qui vendent au bord de la route. Moi, j’ai déjà opté pour ça.

Mais le coût...

Maintenant pour nos femmes qui vendent au bord des routes, il faut trouver un moyen pour que ces alternatives soient à des coûts raisonnables pour qu’elles puissent les offrir. A la limite, il faut amener le client à l’acheter. Si le client ne veut pas l’acheter deux fois, la prochaine fois, il va y aller avec son bol. Je voudrais vraiment insister sur le fait que ces sachets plastiques sont vraiment un danger, d’où ma campagne. C’est vraiment le danger parce qu’ils nous rendent malades, ils nous tuent. Tout Béninois devrait fuir ce danger. Moi, j’aime bien manger le local: ‘’ablo’’, ‘’akassa’’ et kom’’. Quand j’étais petite, je les mangeais dans des matières végétales. Ces matières végétales donnent en plus à nos aliments un autre goût, des arômes que nous ne retrouvons pas dans le sachet plastique. Je refuse même de copier le Blanc, je me dis qu'il faut que nous fassions comme nous avions l’habitude de faire, que le ‘’kom’’ soit dans les feuilles de maïs. Aujourd’hui, qu’on fasse cuire le ‘’ablo’’ dans le sachet, c’est toxique. Il faut que nos mamans comprennent que tel qu’on consommait le ‘’kom’’ ou le ‘’ablo’’, c’est comme ça on doit aussi le faire aujourd'hui encore. L’humain est créatif. Donc quand on n’a plus le choix, on va trouver des solutions. Je veux qu’on reste Africain et qu’on fasse les choses conformément à nos nos coutumes. Nous avions de très bonnes pratiques dans nos coutumes et cette idée de dire qu’on est devenu ''Européen'' simplement à cause des sachets plastiques, c’est complètement faux. C’est que pour certains sachets, on n’a pas le choix, ça vient avec, ce qu’il faut dire est qu’on ne peut pas stopper du jour au lendemain mais on peut réduire la consommation. Si aujourd’hui au lieu d’acheter dix sachets de spaghettis, je prends un seul gros, ça me permet de réduire le nombre de sachets.

Quels sont vos soutiens dans cette lutte contre les sachets plastiques ?

Les gens pensent que pour faire ce que je fais, j’ai besoin forcément du soutien derrière moi. Je le fais toute seule de mon bureau avec les réseaux sociaux. J’ai la chance d’avoir une famille qui me soutient dans ce que je fais. Donc pour l’instant, je le fais toute seule. Evidement, faire cette campagne toute seule, ça me limite aussi. Du coup, tout ce que je peux faire, c’est d’utiliser les réseaux sociaux, l’internet puisque ce sont les outils que j’utilise pour mon travail. Maintenant s’il faut aller dans les marchés, dans les villages, dans les écoles, moi seule je ne pourrai pas le faire. C’est pour ça que je suis un peu limitée. Et d’ailleurs j’invite toutes les organisations qui travaillent déjà dans ce domaine à en faire plus parce que c’est maintenant que le plus dur commence. Il faut vraiment sensibiliser les gens. D’où il est important que d’autres institutions fassent ce boulot. Le sachet, c’est la mort, le danger qui nous détruit. Il faut que les Béninois ignorent le sachet.

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