La destitution du maire de Ouidah, Sévérin Adjovi, les enjeux de sa succession ainsi que la supposée implication du chef de l’Etat dans une telle entreprise sont entre autres préoccupations abordées à travers cet entretien avec le professeur Roger Gbégnonvi, ancien ministre et membre du Conseil des sept (C7), conseil de notables de la cité historique de Kpassè.


La Nation : Vous faites partie de ceux qui ont mené la fronde ayant conduit à la destitution du maire Sévérin Adjovi. Quelles sont les motivations d’une telle épreuve de force ?

Roger Gbégnonvi : Le véritable meneur, c’est une meneuse, si le mot pouvait exister. Elle s’appelle Mme Célestine Adjanonhoun, membre du conseil communal de Ouidah. C’est elle qui, la première, s’est dit qu’il n’est pas possible que la ville de Ouidah soit abandonnée dans cet état par le maire qui l’aura dirigée pendant neuf ans d’affilée. Et c’est vrai que l’état de ruine de Ouidah est manifeste ; ça crève l’œil. Elle a été donc la première à donner de la voix au sein du conseil en faisant remarquer tout ce qui ne va pas. En justifiant ses remarques, elle a beaucoup écrit ; elle a fait beaucoup de déclarations. Et des jeunes conduits par Clergé Gomez ont pris la relève. Les gens de mon acabit ne sont venus qu’après. Et il faut comprendre ce retard de notre part à réagir et à aider les jeunes. Ouidah est une ville traditionnelle et traditionnaliste et quand on a mon âge, on coïncide fatalement avec ce milieu qui vous a fait naître et qui vous a vu grandir. On ne conteste pas l’autorité pour un oui ou un non. L’autorité c’est l’autorité. Il n’a pas été nommé chef par le fâ, mais ça y ressemble un peu. C’est le chef de famille, on le respecte. Il fait mal, on murmure. Et donc nous nous contentions de murmurer jusqu’au jour où nous nous sommes décidés à soutenir Mme Célestine Adjanonhoun et tous ces jeunes qui se battent tout seuls. C’est ainsi qu’on a fini par me voir. Mais je n’étais pas seul ; il y avait deux ou trois personnes le jour où on a fait le plus de bruits et quelques autres qui étaient plus âgées que moi, mais vu les fonctions que j’ai occupées dans ce pays, j’ai été mis en vedette.

C’est certes un mouvement qui est né à la suite de nombreuses dénonciations, mais d’aucuns disent qu’il y a des mains tapies derrière tout ceci….

Je ne pense pas qu’il y ait la moindre main tapie derrière ou s’il y en a. Nous, les notables réunis au sein du C7, Conseil des sept, au mois de juin 2016, lorsque nous avons appris que Ouidah perdait définitivement son titre de chef-lieu de département qu’il n’a jamais été mais qu’il espérait avoir à la place d’Allada, nous nous sommes dit : c’est foutu. Tout s’en va.
Nous qui avons un certain âge, nous savons que Ouidah était la cathédrale, c’est là que tous les prêtres étaient ordonnés ; la cathédrale nous a quittés pour se retrouver à Cotonou. Tout nous quitte et voilà que la capitale du département allant à Allada, c’est toutes les administrations qui vont partir ou qui ne s’installeront pas à Ouidah.

Ouidah étant déjà en ruine, jusqu’où s’arrêtera sa ruine ? Nous nous sommes réunis et notre premier acte a été d’écrire au chef de l’Etat pour lui demander de faire quelque chose pour la ville de Ouidah. Le deuxième acte a été d’adresser au maire un mémorandum qui fait état des problèmes qui se posent à la ville de Ouidah et qui ne dépendent pas de l’autorité centrale, avec la demande de rencontrer tout le conseil communal. Requête à laquelle le maire a accédé en nous recevant très vite avec le conseil communal. Nous avons présenté en long et en large avec le sourire et la plus grande politesse tout ce qui ne va pas. Mais les réponses verbales qu’il nous a données nous ont paru bizarres. Par exemple, lorsque nous avons souligné la saleté de la ville, il nous a répondu pour s’excuser que les véhicules de la voirie étaient en panne. Il nous a fallu beaucoup de patience, beaucoup de respect pour ne pas lui jeter au visage que nous avons tous une voiture qui tombe en panne et que, s’il faut continuer à nous en servir, il faut bien la faire réparer. Ceci nous a révoltés. Bref, il y a plein d’autres faits tels que des dossiers de malversation de son jeune frère aujourd’hui en prison, pour environ 130 millions de francs Cfa détournés sur le dos des morts, c’est-à-dire au cimetière ; l’achat d’une voiture de luxe de fonction à 38 millions de francs Cfa au moment où la commune n’aurait pas quelques centaines de milliers de francs Cfa pour sa propreté. C’est quand même curieux !
Le maire aurait pu saisir la perche que nous lui avons tendue au lieu de nous raconter à nous qui avions fait quelques années d’études des inepties pour justifier son incapacité à faire face aux problèmes de la commune.

La correspondance adressée par le C7 au chef de l’Etat a-t-elle été un déclic pour mettre en branle la machine de destitution du maire Sévérin Adjovi ?

La correspondance qui a servi de déclic est celle que nous avons adressée au maire. La petite correspondance que nous avons adressée au chef de l’Etat tient en une page et demie. La seule chose que nous avons demandée au chef de l’Etat c’est de faire à notre ville un statut administratif particulier. Tandis que celle, lourde et longue, adressée au maire compte quatre pages.
Mais je vois là où vous voulez en venir. Dans tout ce qui se passe, surtout dans la déstabilisation des maires de certaines communes, on voit la main invisible du chef de l’Etat ; je viens de vous dire qu’en ce qui me concerne, membre et porte-parole du C7, je n’ai vu nulle part la main du chef de l’Etat.
Maintenant, je vous confesse que personnellement et avec d’autres membres du C7, nous avons souhaité que le chef de l’Etat intervienne pour nous aider à destituer le maire. En faisant quoi ? Je ne sais pas. Nous l’avons souhaité, mais nous n’avons pas eu l’occasion de lui écrire ni de lui parler dans ce sens. Mais nous l’avons souhaité. Et s’il l’avait fait nous serions très heureux. Sinon, je vous dis, honnêtement et franchement que de façon visible, tout ce qui s’est passé jusqu’à la destitution du maire Sévérin Adjovi, c’est nous qui l’avons fait.
Y-a-t-il derrière tout ça une main invisible ? Je ne sais pas. Je viens de vous décrire le processus qui nous a conduits à sa destitution. C’est un processus tout à fait normal dans lequel vous chercherez en vain une main invisible.Toutes les mains dans cette affaire ont été visibles et c’était les nôtres. Celle de Mme Adjanonhoun, des jeunes ; ensuite ils ont été douze pour demander sa destitution, il a manqué le 13e apôtre. Et pendant cinq mois nous avons tous eu peur qu’il n’y ait des défections dans leur rang, puisque c’est l’argent qui parle. La peur de voir le maire en débaucher parmi eux était grande, mais les douze ont tenu bon au point de trouver le treizième apôtre. Et mieux, ils se sont retrouvés à quinze au finish sur les dix-neuf conseillers pour le destituer.

Tout ceci s’est passé dans la même mouvance que les velléités de destitution observées dans certaines communes ces derniers temps. Est-ce une coïncidence ?

Nous à Ouidah, nous n’avons pas fait du suivisme. Nous n’avons pas regardé les autres destituer leur maire pour nous décider à le faire également. Ça fait neuf ans que l’ancien maire dirigeait d’affilée cette ville. La seule chose qu’il ait faite c’est la mairie qui, extérieurement, est belle et qui donne une certaine allure à Ouidah, vue de l’extérieur. A l’intérieur, c’est autre chose. J’y suis entré à plusieurs reprises. En dehors de son bureau qui fait présidentiel, tous les autres bureaux commencent déjà à s’effriter. Il a laissé croire qu’il avait construit cette ‘’belle’’ mairie avec l’argent de la commune et son propre argent. Ce qui l’autorisait à mettre une grande photo de lui contre le mur d’entrée comme s’il était le président non pas de la République mais de Ouidah. Un président à vie. C’était un mensonge. C’est les fonds Fadec qui ont servi à la construction de ces bâtiments. L’administration centrale l’a obligé à enlever la photo et à faire mention des fonds Fadec comme source de financement. Le maire Sévérin Adjovi se comportait dans la ville comme un président de la République et se faisait appeler même ‘’président-maire’’ et se déplaçait avec sirène. Il a fallu mon collègue de la Décentralisation d’alors, Issa Démolé Moko, pour le rappeler à l’ordre. En plus de tous ces faits, les populations ont fini par comprendre que leur maire n’en voulait que pour son prestige et ses intérêts. Il a oublié le développement de la ville.
Dans cette ville qui se meurt il n’y a rien qui puisse attirer les étrangers. Or, Ouidah a besoin de l’argent des gens de Cotonou, de Porto-Novo et de Parakou qui viendront y voir quelque chose, y séjourner quelques jours et dépenser leur argent. Ouidah a besoin de sa diaspora qui est nombreuse. Ouidah a besoin d’une grande communauté de vie et de collaboration avec les noirs des Etats-Unis qui sont tous passés par ici. Et le dernier bateau dont ils ont souvenir là-bas s’appelle ‘’Ouidah’’. Et donc, ils ont envie de retourner aux sources. Il faut quelque chose pour les attirer et les retenir ensuite mais rien de tel à Ouidah.
Etre maire, c’est avoir de la vision. Notre maire n’en avait pas. Nous espérons que celui ou celle qui va le remplacer va avoir une vision et une prévision. Sinon, ce qui vient de se passer risque de se répéter mais on n’attendra plus neuf ans pour déloger le maire qui fait reculer la ville au lieu de la faire progresser.

De votre position de notable, comment pourriez-vous influencer le vote pour l’élection du prochain maire ?

Nous n’avons aucune capacité à influencer l’élection du prochain maire parce que n’étant pas du conseil communal. Tout ce qu’on peut bien faire, c’est de parler aux candidats. Aujourd’hui, il y a une lutte pour le pouvoir, mais il nous faut leur rappeler que l’intérêt de la commune, c’est le développement et il faudra se battre pour relever ce défi. De l’extérieur, nous les aurons à l’œil et ferons pression pour leur rappeler l’état de la commune et les griefs qu’on avait contre l’ancien maire.

Le Programme d’action du Gouvernement semble faire la part belle à la commune de Ouidah fort de son statut de ville historique. Etes-vous optimiste quant au décollage de la commune sous le prisme des investissements attendus de ce programme ?

C’est là que nous attendons le chef de l’Etat, non pas comme une main invisible, mais comme main visible (Rires).
Jusqu’à présent, Ouidah a plus perdu plus qu’il n’a gagné de l’élection de Patrice Talon, son fils. Nous avons perdu des titres, des services, etc…
Ouidah ne peut plus se permettre d’être orgueilleux, vu tout ce qu’on lui a enlevé, mais il nous reste la mer et cette réputation historique de cité esclavagiste qui n’est pas nécessairement heureuse. Cependant, on peut bâtir quelque chose de positif sur une réputation qui n’est pas bonne et là c’est le Pag qui est en charge. Nous espérons que ce que nous n’avons pas pu obtenir en arrachant ou en gardant le statut de chef-lieu, nous l’obtiendrons parce que Ouidah reste, en dépit de tout, une ville historique et touristique que le Pag nous aidera à reconstruire. Des atouts que n’a pas la ville d’Allada.

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