Jeunes entreprises innovantes du secteur du numérique, les start-up constituent un levier de développement économique. Leur émergence dépend d’un environnement favorable au développement de leurs activités. C’est à cette condition qu’elles peuvent accompagner le gouvernement dans la création de 95 000 emplois au terme de la mise en œuvre du Pag, selon Dr Arel D. Zannou, président du patronat des start-up du Bénin.

La Nation : Quelles entreprises sont classées parmi les start-up au Bénin ?

Dr Arel D. Zannou : Au début, c’était difficile pour nous parce qu’il fallait définir des critères de qui est start-up ou non. Parce que si quelqu’un vient nous voir et demande à se faire enregistrer au niveau de l’association en tant que start-up, il faut bien que cette personne réponde à un certain nombre de critères. Il faut dire que ces critères aussi ont évolué avec le temps. Ce qui nous permet aujourd’hui de compter environ quatre-vingts start-up qui sont affiliées à notre association. Nous sommes conscients qu’il y en a beaucoup plus que ça et notre objectif est justement de parcourir toutes les communes du Bénin pour expliquer, parce qu’il y a certains jeunes qui répondent à ces critères mais qui ne savent pas qu’on peut les appeler start-up. Donc il va falloir faire un travail de fourmi, un travail d’information, un travail de sensibilisation pour prendre en compte tous ces jeunes qui se battent dans l’ombre, qui font de leur mieux pour apporter de l’innovation, de la valeur ajoutée à l’économie du Bénin.

Quels sont ces critères?

Vous devez déjà être une jeune entreprise, vous pouvez également être une ancienne entreprise et décider de mettre en place une structure qui innove, donc ça ne concerne pas que quelqu’un qui est au début de ses activités. Une entreprise peut décider par exemple de développer une autre activité, pourvu que l’activité soit innovante et ça, c’est le premier critère. Vous devez apporter du nouveau, un plus à ce qui se fait. C’est ça que nous appelons de l’innovation. Elle peut être d’ordre technique comme géographique, peut-être que vous apportez une solution qui n’était pas au Bénin donc si vous l’apportez, nous considérons ça comme de l’innovation. Le deuxième critère, c’est l’aspect fort potentiel de croissance, c’est bien d’apporter des idées mais si ces idées-là ne peuvent pas contribuer à l’essor de l’économie, on ne peut pas vous considérer comme une start-up. Par définition, une start-up, c’est une entreprise qui apporte un fort potentiel de croissance avec un chiffre d’affaires qui peut commencer très bas mais qui va pouvoir monter très haut et apporter une véritable contribution à l’économie nationale. Comme je l’ai dit, c’est des critères qui vont évoluer en fonction d’un certain nombre de paramètres. Nous avons notamment entrepris avec certains décideurs de mettre en place un contexte législatif pour permettre que nous soyons totalement pris en compte par les institutions.

Quelles sont vos relations avec les institutions ?

Disons que la relation aujourd’hui reste une relation entre une association qui est légalement enregistrée et une autorité ou un département d’une société publique, ça s’arrête là. Car, il n’y a pas encore au Bénin en termes de législation, un statut, un label de start-up que l’autorité peut reconnaître et c’est justement à ça que nous travaillons beaucoup plus, afin qu’il y ait une loi qui définisse clairement ce qu’est une start-up, qui puisse donner le label start-up à une jeune entreprise par exemple pour lui permettre de se développer et de se faire à l’international. La spécificité à notre niveau, c’est que nous parlons beaucoup plus d’entreprise, beaucoup plus d’entreprenariat. Heureusement, nos dirigeants actuels ont compris l’enjeu et malgré que nous n’avons pas encore la législation qui puisse permettre une bonne collaboration, ils essayent de faire tout ce qu’ils peuvent pour permettre que cet écosystème soit développé et apporte vraiment de la valeur ajoutée à notre économie.

Comment appréciez-vous l’environnement de travail des start-up au Bénin ?

Vous savez, c’est très compliqué d’être déjà une entreprise au Bénin. C’est très compliqué sur beaucoup de plans aussi bien sur le plan administratif que fiscal. Sur le plan administratif, c’est vrai qu’aujourd’hui les choses se sont améliorées ; ce qui est totalement différent de ce qui se passe sur le plan fiscal où tout est très compliqué. Quand vous êtes une jeune entreprise, vous êtes très tôt rattrapée par le fisc et parfois même ça décourage. Donc les problèmes sont les mêmes aujourd’hui que ce que rencontrent les entreprises traditionnelles. Alors, le combat que nous avons décidé, au niveau du patronat, de mener pour améliorer cet écosystème-là, c’est déjà de mettre en place l’environnement juridique qui puisse protéger un peu les start-up. Déjà il faut nous reconnaître, donc il va falloir mettre en place ce que j’ai appelé tout à l’heure le label de start-up, pour que toute personne morale qui aspire à porter et ou garder le nom de start-up puisse déposer un dossier quelque part afin que l’Etat puisse les reconnaître comme tel, c’est la première démarche. La seconde démarche, c’est de faire en sorte qu’on crée un environnement qui facilite les investissements. Je vous donne un exemple. Je prends généralement le cas de la Tunisie où il y a ce qu’on appelle le ‘’Start-up Acte’’ qui est en fait une loi prise le 25 avril passé où quand vous êtes une start-up et qu’une personne, qu’elle soit physique ou morale décide d’investir chez vous, l’Etat va exonérer du même montant sur ses impôts. Cela fait que là-bas, les investissements coulent de source. Les investisseurs courent même derrière les start-up, parce qu’ils se disent au lieu de remettre directement les impôts à l’Etat, autant faire profiter ces impôts-là à ces jeunes et ils ont un droit de regard dans toutes les activités. Et ça fait que le jeune, il a de la pression, il a l’obligation de résultat. Cela fait que l’écosystème de là-bas est très florissant. Les gens ont de la facilité à investir, et nous espérons que la même chose va se faire ici parce qu’on en a besoin. On a des idées, on a de très belles idées, mais on a besoin que l’environnement soit favorisé pour la création plus tard d’autres entreprises, parce que ce qu’il ne faut pas perdre de vue, être start-up n’est pas une fin en soi, c’est une étape. Donc, il faut aspirer à devenir grande start-up et après une grande entreprise parce qu’on ne peut pas demeurer start-up toute sa vie. Je pense donc que l’Etat a plus d’intérêt à favoriser cet écosystème-là, quitte à nous récupérer après en tant qu’entreprise et à pouvoir prendre les impôts et les taxes pour son fonctionnement.

Autrement dit, l’imposition ne favorise véritablement pas encore l’émergence des start-up comme vous l’auriez souhaité ?

Evidemment, comme je vous l’ai dit, aujourd’hui, on est obligé de se conformer comme toutes les autres entreprises. Vous savez la première année, je ne sais pas si les choses se sont améliorées entretemps mais dès que l’année finit vous ne payez peut-être pas d’impôt pendant l’année où vous avez créé votre entreprise. Mais dès l’année suivante, vous commencez par payer les impôts. Vous vous imaginez une jeune structure qui peut prendre parfois cinq à dix ans avant de pouvoir gagner véritablement de l’argent, on l’asphyxie déjà avec les impôts, par les charges fiscales très tôt, elle est découragée et abandonne le projet. Donc c’est vraiment un poids qu’il faut rapidement enlever parce qu’au lieu d’avoir plusieurs entreprises après, on limite très tôt le développement des entreprises. Une chose est claire, quand vous aidez une start-up aujourd’hui, si cinq ans après elle devient une grande entreprise, ça permet de résoudre un certain nombre de problèmes, notamment le problème de l’emploi, de croissance économique également parce qu’il n’y a que le secteur privé qui participe vraiment à la croissance économique d’un pays.

Le gouvernement compte beaucoup sur les start-up pour créer environ 36 000 emplois. Est-ce que vous pensez que cet objectif sera atteint dans cet environnement de travail ?

Je crois même que cet objectif est modeste, parce qu’en termes de développement de start-up aujourd’hui, chaque start-up peut banalement employer une dizaine de personnes et les start-up, on peut en avoir à foison. Si le gouvernement a vraiment pris conscience de la chose, c’est qu’on peut même aller au-delà. Aujourd’hui, les solutions innovantes, il y en a de toutes sortes, surtout avec le développement du numérique accompagné par un certain nombre d’aspects dont l’urbanisation, le développement des services, il y a des services qui apportent vraiment de la valeur ajoutée et qui permettent une meilleure vie à la population. A mon avis, on peut même aller à des centaines de milliers d’emplois si tant est qu’on favorise réellement l’environnement à l’éclosion des start-up.

L’émergence du numérique va avec la connexion internet. Qu’en est-il avec les start-up ?

Je pense que vous avez touché du doigt un sérieux problème, parce qu’il faut déjà dire que plus de 80 % des start-up sont dans le numérique. Parfois même, certaines personnes confondent rapidement start-up et entreprise numérique, ce n’est pas la même chose. Une start-up, c’est une entreprise qui apporte de nouvelles solutions, si vous décidez d’apporter de l’innovation dans l’agriculture en changeant par exemple le mode de culture d’une plante, c’est de l’innovation sauf que vous n’avez pas besoin d’internet. Néanmoins, vous avez raison. Comme je le disais tout à l’heure 80 % des start-up sont dans le numérique, donc aujourd’hui on a besoin d’internet à haut débit; on a besoin des services qui soient des services adaptés et accessibles. Vous imaginez une start-up qui doit avoir un accès permanent à internet ne peut pas payer les mêmes choses qu’une entreprise traditionnelle. Il va falloir à un moment donné, tenir compte de ce volet-là, tenir compte de ces personnes-là qui ont plus besoin d’internet pour le développement de leurs activités et pour qui on peut favoriser un certain nombre de choses. Je pense que l’Etat fait énormément d’efforts pour ce qui concerne la qualité de l’internet qui est fournie. Il y a aujourd’hui le déploiement de la fibre optique un peu partout dans le pays et je pense qu’à long terme, ça va favoriser l’émergence des start-up dans le numérique parce qu’on pourra avoir l’internet à haut débit. Le frein reste toujours l’accessibilité, le coût. Et il faut faire en sorte que ce ne soit pas très coûteux pour une jeune entreprise qui décide de se lancer dans ce domaine pour que ce ne soit pas un frein pour lui d’accéder à internet. Ailleurs, dans d’autres pays, l’internet est un droit universel, un besoin fondamental comme manger, se vêtir, etc. Donc les gens ont compris aujourd’hui que l’internet est un élément vital, et au Bénin il faut qu’on en arrive là, même si le véritable problème actuellement reste l’accessibilité et la qualité des services.

Quel appel à l’endroit des start-up et du gouvernement pour conclure cet entretien ?

Pour toutes les personnes qui ont des idées innovantes, des projets qui peuvent apporter vraiment de la valeur ajoutée, je pense que nous avons à notre niveau essayé de créer l’environnement primaire qu’il faut pour permettre à vos projets de se développer. Au niveau du patronat, nous avons un siège où nous avons développé un espace de Co-working. C’est-à-dire quoi ? Vous avez envie de vous installer dans un bureau, dans un cadre pour réfléchir, vous avez besoin de conseil, d’accompagnement sur le plan juridique ou sur n’importe quel plan, il y a un écosystème qui est créé pour véritablement vous aider. Donc, j’invite toutes les personnes qui ont des idées, des potentiels, à ne pas rester confinées dans leurs coins, mais plutôt de sortir et venir nous voir et nous à notre niveau, nous allons les aider à se révéler et à grandir; car c’est cela notre objectif.
Par rapport à l’Etat, personne ne doute du rôle qu’il doit jouer dans l’essor des start-up aujourd’hui. L’Etat a un rôle très important aussi bien sur le plan législatif que sur le plan de la formation et de l’accompagnement parce qu’aujourd’hui les systèmes financiers qui existent ont montré leurs limites par rapport au financement des start-up. Les banques ne veulent pas financer par exemple sans une garantie. L’Etat doit beaucoup plus voir dans ce sens et favoriser d’autres types d’investissement en leur proposant un certain nombre de choses qui puissent les inciter à pouvoir investir. Je suis confiant parce qu’en tant que président du patronat, j’ai rencontré un certain nombre d’hommes aussi bien politiques que techniques et j’ai compris qu’ils ont pris conscience qu’il faut faire quelque chose, qu’il faut que les lignes bougent. Nous allons juste souhaiter qu’on ne s’arrête pas seulement aux aspirations mais qu’on passe véritablement à l’action.

Propos recueillis par Alexis M. METON

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