Présidente de l’Association interprofessionnelle de l’Ananas, Bertille Guèdègbé Marcos s’est lancée dans la filière ananas pour répondre à un défi des producteurs dont elle assurait la formation en tant qu’ingénieur agronome. Productrice et exportatrice de ce fruit, la directrice des entreprises « Les Fruits Tillou » et « Les Jus Tillou » produit  aujourd’hui, dans une unité ultra moderne installée à Allada, 12.000 litres de jus bio par jour, vendus à travers des fûts aseptiques de 200 litres. Celle dont le parcours atypique fait école se confie dans cet entretien.

 

Vous faites partie de ceux qui, à travers leurs activités, apportent de la plus-value à la filière ananas avec votre entreprise spécialisée dans la production de jus de fruits. Comment s’est fait, Mme Bertille Marcos, votre parcours dans l’activité de transformation de l’ananas ?

Je n’ai jamais été un agent permanent de l’Etat. J’ai travaillé pendant quinze ans dans différents projets après mes études universitaires. Le dernier projet sur lequel j’ai travaillé c’est la formation des producteurs d’ananas en collaboration avec la Faculté des sciences agronomiques. Au cours d’une de ces sessions de formation les producteurs ont lancé un défi, c’était de me voir produire de l’ananas pas de façon théorique mais pratique. J’ai accepté le défi et ils ont pris la peine de me trouver 11 ha de terres en location pour faire valoir ce que je sais faire. Je n’avais pas les moyens au départ mais je m’étais engagée en associant des hommes du village dans lequel était cette plantation. Onze au départ, nous avons commencé par la production de maïs sur les 11 ha. Ça m’a permis d’avoir un peu de bénéfice pour cultiver un hectare d’ananas et de façon progressive j’ai colonisé toutes les terres en ananas. J’ai débuté l’exportation de l’ananas frais vers l’Europe en 2003. Deux tonnes toutes les semaines en 2003. Et puis en 2015, j’exportais environ 60 tonnes par semaine. J’ai commencé une autre activité qui est celle de la transformation de l’ananas en 2008 parce que parfois le marché à l’international ne prenait pas les produits et puis le marché local aussi était défaillant et les prix ne tenaient pas.

En réfléchissant à comment apporter de la plus-value à cette activité j’ai décidé de créer une unité artisanale de production de jus de fruits. Timidement avec 24 bouteilles de jus produit je me suis retrouvée en 2015 à 600 litres de jus par jour, ce qui fait l’équivalent de 2000 cartons par jour. Cette quantité d’ananas que je transformais en jus de fruits était vendue aussi bien sur le marché local que régional. On exportait vers le Niger, le Sénégal, le Mali et le Burkina Faso. En 2015 j’ai reçu une délégation française qui était certainement à la recherche d’un partenaire pour l’exportation de l’ananas transformé vers l’Europe. Ils ont fait des prélèvements tous azimuts des jus produits dans tout le Bénin, et après analyse ils m’ont envoyé un message de félicitations pour certifier de la bonne qualité de nos produits et délivré ainsi un agrément pour leur exportation vers l’Europe. Je me suis dit qu’il y a quelque chose d’inhabituel qui m’arrivait. Ça m’a donné un peu de joie parce que je trouvais que le travail que j’ai fait jusque-là tenait sa place. Une fois en France pour vérifier cette information, en visitant l’usine à Bordeaux je me suis rendue compte qu’elle produisait environ 3000 litres de jus par heure. Je me suis dit qu’il fallait que je m’inspire de leur expérience pour faire quelque chose de différent de ce que je faisais jusque-là. Alors je leur ai proposé de rentrer dans mon capital. Ce qu’ils ont fait à hauteur de 20%. Je leur ai demandé également de m’apporter de l’expertise dans l’ingénierie. Ce qu’ils ont accepté aussi en décidant de me mettre en contact avec un bureau d’études qui accompagne dans la mise en place des machines. Arrivée aussi à leur niveau j’ai demandé s’ils voulaient investir au Bénin et face à leur avis favorable je leur ai concédé 10% du capital. Par la suite je suis revenue au Bénin pour sécuriser la matière première en donnant 5% aux producteurs du pays. Il y avait le problème de la certification de la matière première qui s’est posé tout de suite et ils voulaient des produits bios. Il y a un seul groupement au Bénin qui a la certification bio depuis des années et qui ne vend pas le produit sous la forme bio. J’ai réussi par contractualiser avec eux et nous nous sommes mis à travailler à parfaire ce qu’ils avaient déjà entamé. Nous leur avons trouvé un marché en face et présentement ils sont mes partenaires  à hauteur de 5%.

En 2015 nous avons rédigé un business-plan que nous avons soumis à une banque de la place qui a cru en nous en finançant le projet, après étude. Et actuellement, nous sommes dans la production des jus de fruits bio à l’exportation et nous faisons 12.000 litres de jus par jour que nous vendons par des fûts aseptiques de 200 litres. Depuis janvier 2017 nous avons déjà pu exporter 30 à 35 containers de jus de fruits aseptiques vers l’Europe. Nous avons dans le même temps travaillé pour l’obtention des certificats. Donc l’usine a été certifiée bio et avec l’interdiction de l’ananas coloré frais à l’exportation, nous avons travaillé à obtenir aussi l’exportation de l’ananas frais bio. Nous sommes dans ce métier, nous en faisons une activité professionnelle et nous encourageons également les jeunes à travailler dans ce secteur d’activité et à s’y épanouir. Je pense qu’avec l’expérience acquise dans ce domaine on pourrait bien impacter d’autres.

Quelles ont été ces clés sur lesquelles vous vous êtes appuyée pour bâtir cette entreprise qui fait à présent florès ?

Au Bénin, les gens ne croient pas souvent que quelqu’un qui a démarré avec des moyens dérisoires  puisse arriver un jour à être industriel. C’est possible, il faut qu’on y travaille. Il faut qu’on arrive à avoir une détermination et une foi en ce que nous faisons tous les jours. Il faut aussi que ceux qui sont aujourd’hui dans des universités et qui travaillent à obtenir des diplômes pensent également que ce n’est pas seulement en allant vers la fonction publique qu’on peut réussir. On peut réussir en tant qu’entrepreneur. Personne n’y croyait quand moi j’ai commencé, ni mes parents ni personne d’autre. Mais j’ai persévéré, je pensais que je pouvais y arriver et rien ne m’arrêtait. Je n’avais pas au début peur du crédit mais j’estime qu’au-delà des moyens la volonté de celui qui se lance dans une activité est aussi déterminante dans sa réussite. Quand on parle aujourd’hui de la création d’une entreprise on met en avant le financement ; c’est vrai que le financement est une phase décisive dans le lancement d’une activité mais il y a la compétence. Outre le capital il faut avoir une ressource humaine qui porte le projet, une personne qui y croit vraiment. Elle doit être la cheville ouvrière de l’activité et tant qu’elle a la conviction que son entreprise est viable elle peut bien atteindre son objectif. Pour arriver dans une banque il faut pouvoir travailler et donner la preuve à l’établissement financier que votre projet est viable. C’est vrai qu’elle parle vite de garantie mais j’ai l’impression aujourd’hui que la banque table plus sur le business-plan, étudie la faisabilité et la viabilité du projet ainsi que le marché. Et regarde par ailleurs la composition du capital. Moi j’ai osé peut-être mais je voudrais que d’autres arrivent également à le faire. La filière ananas a un énorme potentiel à travers lequel n’importe qui peut arriver au niveau où j’en suis. Souvent je dis que je ne suis pas un exemple parce que nous avons plein de gens dans la filière qui se lèvent tous les jours pour faire quelque chose de bien. Ils n’ont peut-être pas eu mon opportunité mais font beaucoup ; depuis le producteur en passant par les exportateurs, transformateurs et les commerçants. Il faut que nous changions de mentalité par rapport au secteur de l’agriculture en général. C’est un secteur pourvoyeur d’emplois qui a besoin qu’on l’accompagne réellement. L’accompagnement dont il fait l’objet n’est pas à la hauteur des attentes des acteurs. Il faut que les décideurs puissent faire davantage pour le secteur en amenant des investisseurs.

Quels sont, à votre avis, les goulots d’étranglement à lever pour des success-stories à l’image de la vôtre dans le secteur de l’agro-alimentaire ?

Les acteurs du secteur de la transformation connaissent d’énormes difficultés qu’il convient de surmonter pour permettre aux unités de franchir un cap dans leur développement. Il se pose tout d’abord un problème en ce qui concerne la disponibilité d’emballages sur le marché local. Il faut aller les acheter ailleurs, ce qui constitue un manque à gagner pour l’Etat béninois. S’agissant de la présentation de nos produits il faut que nos étiquettes soient mieux traitées. Il importe aussi que les petites entreprises soient accompagnées pour avoir les meilleurs équipements possibles afin d’avoir une qualité optimale de produits. Généralement les petits transformateurs qui mettent sur le marché des jus, n’ont pas tout ce qu’il leur faut pour que l’itinéraire de transformation soit maîtrisé ; ce qui justifie le fait qu’on ait chez le même transformateur des produits de différentes qualités. Tantôt, vous avez des produits de bonne qualité et parfois des produits en déphasage avec la qualité que vous avez l’habitude d’avoir. Il faut également travailler à la formation à la démarche qualité au niveau de chaque petite unité de transformation pour avoir des produits compétitifs pour l’exportation. 

 

 

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