Karim Sy est membre du Conseil présidentiel pour l’Afrique (Cpa), une organisation créée par le président Emmanuel Macron pour lui apporter des éclaircissements sur des questions liées aux relations entre l’Afrique et la France. Rencontré à Cotonou dans le cadre de l’évènement «Novembre numérique », le Franco-malien, fondateur de Jokkolabs et un des acteurs majeurs du numérique sur le continent, nous parle du rôle du Conseil, des enjeux du numérique et des opportunités qui s’offrent en la matière aux jeunes en Afrique.

La Nation : Quel est le rôle du Conseil présidentiel pour l’Afrique ?

Karim Sy : C’est un groupe de personnalités issues de la Société civile qui ont pour rôle, comme l’indique le nom de l’organisation, de conseiller le président et de nourrir un peu sa réflexion sur la politique africaine, mais tout particulièrement sur des sujets relatifs à l’éducation et à la culture de l’entrepreneuriat. Si vous avez suivi la première visite du président français à Ouagadougou au mois de novembre 2017, il avait tenu un discours qui ancre le cadre d’intervention et énonce les engagements du président envers l’Afrique.
Nous sommes dix dont deux de vos compatriotes au sein du Conseil : l’ancien footballeur Jean-Marc Adjovi-Boco et l’ambassadeur Jules-Armand Aniambossou qui d’ailleurs coordonne les activités du Cpa. C’est un promotionnaire du président Macron à l’Ecole nationale d’administration (Ena), la promotion Senghor. C’était déjà prémonitoire de l’intérêt que porte le président à l’Afrique. Sa dernière visite officielle, c’était au Nigeria. Vous savez que quand il a fini l’Ena, son premier stage, il l’a fait au Nigeria. Ce qui est hyper rare. Entre nous, l’Ena, c’est quand même le summum de la formation de l’administration française. En général, les étudiants qui finissent ne choisissent pas l’Afrique comme destination. C’est déjà un choix assez surprenant et qui témoigne de l’intérêt assez marqué d’Emmanuel Macron pour l’Afrique et qu’il a clairement exprimé. C’est un président jeune et assez innovant. Le dispositif du Conseil présidentiel pour l’Afrique, c’est une première. Cela n’avait jamais existé.

Quel bilan peut-on faire de vos activités au sein du Conseil ?

Le premier travail du Conseil présidentiel pour l’Afrique a été de réfléchir avec les différents acteurs de la politique africaine. Nous, on n’a pas vocation à remplacer les ambassades, l’Institut français ou l’Agence française de développement ou d’autres acteurs. On a un rôle de conseil directement auprès du président. Je parlais du discours de Ouagadougou parce que la première intervention en terre africaine était dans une université, en direction des jeunes. Un président français qui choisit de s’adresser dans une université devant mille jeunes qui sont plutôt marxistes et révolutionnaires, c’est osé. Mais l’ambition était de dire aujourd’hui, il faut une écoute de la jeunesse. La jeunesse africaine, c’est 70 % de la population du continent. En fait, le Cpa, c’est quelque part aussi le relais pour écouter et interagir avec la Société civile, avec la jeunesse pour pouvoir faire remonter directement au président les préoccupations qu’on peut avoir sur le terrain et formuler éventuellement des propositions pour des projets innovants. Une bonne partie des engagements contenus dans le discours de Ouaga, a été discutée au sein du Cpa. Ce sont des échanges privés qu’on ne saurait divulguer dans le monde entier.

Quelles sont les opportunités qui s’offrent à la jeunesse dans le cadre des activités du Cpa ?

En lien avec les engagements de Ouaga, l’Afd a lancé le concours Afd Digital Challenge Africa. L’année dernière, on a eu plus de 900 candidats pour 10 lauréats. Il y a quand même un côté extrêmement frustrant. C’est que de nombreux jeunes expriment un intérêt et veulent s’engager, mais ils sont laissés sur le carreau. Quel dispositif peut-on mettre en place pour accompagner cette dynamique ? C’est de là qu’est partie l’idée de monter Digital Africa qui est basée aussi sur des expériences de différentes organisations, pour accompagner les jeunes entrepreneurs ou porteurs de projets à pouvoir concrétiser leur rêve, à accéder à l’information,au savoir-faire, à des contacts, à des mentors.
En fait, l’information ne circule pas et c’est un calvaire. Des fois même, on a plus d’informations à l’extérieur qu’à l’intérieur. Le challenge, c’est de voir les perspectives. Ici par exemple, le marché, ce n’est pas que le Bénin ; c’est toute l’Afrique, à commencer par l’Uemoa qui est une chance extraordinaire pour les gens de l’Afrique de l’Ouest, qui peuvent utiliser la plateforme France pour pouvoir s’étendre à l’échelle internationale.C’est un peu cette dynamique qu’on voudrait accompagner. Ça va se matérialiser par une plateforme internet qui sera lancée à la fin du mois de novembre. C’est une association qui a été formée et qui regroupe notamment les acteurs comme Afrilabs qui est le réseau des hubs africains (135 hubs membres du réseau affiliés et provenant de 35 pays si je ne m’abuse).
On a déjà une couverture avec Digital Africa, avec des valeurs énoncées très claires sur la protection des données, sur l’approche multiculturelle ouverte et inclusive.
Il y a le fonds Afric’Innov qui est une initiative lancée par l’Afd avec une vingtaine d’incubateurs africains pour les aider à structurer des programmes accélérateurs et faire du financement des start-up avec des prêts d’honneur. C’est le Global EntrepreneurshipNetwork Africa qui est le chapitre Afrique du Global Entrepreneurship Network, le plus grand réseau entrepreneurial à ce jour avec plus de 160 pays participants et de nombreux partenaires,et qui est présent dans 35 pays en Afrique.

Comment sont sélectionnées les start-up bénéficiaires sur Digital Africa ?

Elles ne sont pas sélectionnées ; elles s’inscrivent. C’est une plateforme qui est ouverte. L’idée, c’est de donner l’opportunité au plus grand nombre. Elles peuvent s’organiser dans une dynamique de communauté apprenante qui favorise l’émergence des projets.
Il y a un dispositif financier qui va être adossé et qui va venir dans un deuxième temps au cours du premier trimestre 2019, doté de 65 millions d’euros, géré par l’Afd pour permettre d’accéder à de petits financements d’amorçage. Aujourd’hui, il est difficile d’accéder à des financements de base. Mais là, il y a 5 millions pour les prêts d’honneur, 10 millions pour le renforcement des capacités, 50 millions pour des prêts tout court.

L’accès difficile à internet par endroits et le manque de ressources ne favorisent pas l’émergence des start-up…

Les jeunes disent souvent qu’il n’y a pas le réseau. C’est une erreur de penser que c’est le réseau qui fait tout. Je ne le pense pas. J’ai eu la malchance ou la chance d’avoir un père qui me dit: va te faire un prénom, qui ne m’ouvrait aucune porte. Quand j’allais voir les gens, ils me disent: va voir ton père, il connaît. Ça m’a même motivé à quitter le Mali pour aller au Sénégal… autant aller sur un terrain vierge.
La vocation de Digital Africa, c’est identifier des projets innovants… Aujourd’hui, il faut qu’on arrive à faire comprendre la notion de communauté apprenante. On a inventé une nouvelle manière, un nouveau mode d’apprentissage. Le temps que les universités changent les cursus scolaires sera long. Le jeune qui a gagné le prix l’année dernière, l’Ivoirien Lamine Barro,initiateur de la plateforme d’e-learning Etudesk, met en place des cursus en ligne avec des parcours et organise du mentorat au cours de formations sur le numérique et autres choses. Il est en train de le faire même sur l’agriculture…
Donc, entre pairs, il faut échanger, il faut collaborer. C’est quelque chose aussi qu’on veut arriver à faire comprendre aux gens. Et puis,si on compare la dynamique des écosystèmes qui sont vivants, ce sont des écosystèmes où il y a beaucoup d’interactions qui se croisent. Il faut revenir à la logique de partage avec les autres. Et là, il y a même un apprentissage de la démocratie. Pourquoi ? Parce que le lead de la communauté n’est pas supposé être lead ad vitam aeternam. C’est aussi une logique de la méritocratie dans ces communautés technologiques qu’on voit.

C’est donc un processus naissant ?

Il est déjà là. Je l’ai vu depuis huit ans dans tous les hubs et sur le terrain. On vient de lancer un programme de formation en Côte d’Ivoire, basé sur cette dynamique de communauté. On parle de plus en plus de pédagogie inversée. Les gens ont accès à la vidéo, à des ressources pour se former. Quand tu vas à l’école, tu n’as pas besoin que le prof vient te raconter ce que tu as dans le livre. Tu le lis avant et vous avez des échanges profonds sur les zones d’ombre. C’est cette approche qui est en train d’être priorisée. Je pense qu’aujourd’hui, l’Afrique est à un croisement incroyable et doit se réinventer. Ma conviction, c’est que tout le monde doit se réinventer ; il n’y a pas que l’Afrique. S’il y a un secteur capable de bouger sur cinquante ans, c’est l’éducation. Avant, il fallait venir dans un lieu pour consigner dans des bouquins des savoir-faire qu’on ne pouvait avoir que dans ce cadre. Aujourd’hui, c’est démocratisé d’une certaine manière. Le modèle évolue lentement et sur internet, vous avez maintenant accès aux cours des meilleures écoles du monde. Ça veut dire que la manière d’appréhender l’éducation doit être revue. On peut la transposer dans tous les secteurs. On est dans un monde en transition, porté par le numérique. En 2000, on parlait de la société de l’information mais qui bouscule tout aujourd’hui. On le voit socialement,même politiquement avec les questions de fichier électoral, économiquement avec des économies remixées, des entreprises qui meurent, d’autres qui naissent. Dès ce moment-là, quand on regarde tous les secteurs du développement comme l’énergie, ce sont des secteurs, si on réfléchit bien, dans lesquels l’Afrique peut importer un nouveau modèle.

Pensez-vous qu’elle peut le faire plus facilement que d’autres ?

C’est ce qu’on a vu avec le mobile. Vous pensez que s’il y avait des banques super implantées avec l’utilisation des cartes de crédit et autres, M-PESA aurait pu se développer au Kenya ? Mais non. On n’y avait même pas pensé. Ce n’est pas pour rien que cette structure s’est développée et aujourd’hui, il y a 50 % du Pib qui transite par la moneybanking. Et ça a pris l’ampleur qu’on connaît aujourd’hui en Afrique alors que les banques étaient sur 20 % de la population. Et là boum ! On se rend compte qu’il y a un potentiel énorme.
Si on prend l’origine même des technologies avec le mobile, Mo Ibrahim a installé les réseaux en Europe, aux Etats-Unis. Quand il a dit : moi, je suis d’origine soudanaise et je vais au Soudan pour faire un réseau mobile, tout le monde lui a dit : mais vous êtes fou ; c’est une solution pour les riches. Mais c’est lui qui a inventé le Prepaid avec Celtel qu’on retrouve aujourd’hui en France. Et là, il a ouvert depuis l’Afrique tout un marché.Il faut qu’on change notre mentalité, notre regard et qu’on arrête de se dire qu’on n’a pas de marché. Il y a un marché qui est là ; il faut savoir l’adresser. Pour cela, il faut imaginer son business modèle, inventer son produit et à partir de là, le faire sortir. Il n’y a que les entrepreneurs africains qui connaissent mieux les usages et les problématiques sur place. Ce n’est pas d’ailleurs que les solutions viendront.
L’un des grands soucis qu’on a, c’est un défi écologique qui nous presse dans le temps pour faire cette transformation. Ce qui est encourageant, c’est de voir qu’il y a des choses qui se font. J’ai vu une société béninoise qui a développé des kits solaires avec des solutions de paiement mobile qu’ils ont déployés ici. Maintenant, ils sont au Burkina Faso. Ils sont en train d’ouvrir en Côte d’Ivoire et de s’étendre. Ils ont gagné un prix au niveau mondial. Aujourd’hui, ils ont un carnet de commandes qu’ils ne savent pas comment honorer. Donc, ce sont des choses concrètes comme ça qu’on voit.
En Afrique, on a une démographie qui fait une pression incroyable, avec un doublement de population tous les 20 ans. Cette jeunesse est certes une opportunité mais elle peut être aussi un vrai défi. Si elle décide de tout casser, tout le monde aura mal. On le voit bien avec le défi sécuritaire qui est en train de grandir. On a une voie dans laquelle on peut être optimiste mais il ne faut pas qu’on n’oublie de regarder dans le rétroviseur et d’être conscient.

Avec un parcours d’entrepreneur, vous avez décidé de créer l’initiative Jokkolabs qui est à but non lucratif. Qu’est-ce qui explique cet engagement pour le numérique et l’entrepreneuriat social ?

Avec Jokkolabs, je ne prends pas de salaire ; j’y mets de l’argent plutôt. C’est important à préciser. C’est une initiative pour accompagner la dynamique entrepreneuriale sur le terrain. Ça fait huit ans que je le fais. La première phase d’innovation est partie de Dakar et maintenant, on est présent dans huit pays dont la France. Et ce qu’on fait en France, ce n’est pas pour l’Afrique ; c’est pour la France. La dynamique aujourd’hui, elle a changé. La relation, c’est de montrer qu’on peut partir de Dakar pour apporter quelque chose en France. Ce qu’on fait depuis six ans à Nanterre, on ne le fait pas dans les quartiers « défavorisés ». On pense le futur et les défis auxquels on est confronté…
Dans mes affaires, je travaille sur une vingtaine de pays dont le Bénin sur diverses questions. Ici au Bénin, avec le Jokkolabs, on avait lancé le premier hackathon en 2016. A l’époque, on avait même monté le premier hub avec l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif). La démarche est assez originale et les discussions ouvertes sur divers sujets, mais le sujet clé, c’est la jeunesse?

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