Il y a une trentaine d’années, le poète-écrivain béninois Alphonse Sèdolo Gbaguidi a fait naître de sa plume le célèbre poème "Je ne suis pas beau". Cet écrit a suscité l’intérêt de plusieurs personnalités, institutions et médias aux plans national et international. L’auteur évoque ici les motivations profondes de ce texte présenté, il y a trente ans sur la Télévision nationale, et sa passion pour le poème en général.

La Nation : Vous avez écrit et présenté le poème "Je ne suis pas beau", il y a aujourd’hui plus d’une trentaine d’années. Qui est-ce qui vous l’a inspiré ?

Alphonse S. Gbaguidi : « Je ne suis pas beau » ne veut pas forcément dire qu’Alphonse S. Gbaguidi n’est pas beau et se plaint de ce fait, surtout dans la foulée de sa première présentation télévisée. Certains ont pensé ou pensent à tort que ce poème reflète ma réalité physique qui n’est certes pas celle avenant d’Apollon, d’Adonis ou de Don Juan mais n’est nullement identique à celle repoussante de Quasimodo ou Pat-Hibulaire. Un artiste qui s’exprime peut être le porte-parole d’autres personnes ou de toute une communauté. Ici au Bénin, du fait de sa complainte mélodieuse introductive en langue nationale fon, jugée parfois causasse, qui lui a donné une envergure supranationale et restée plus ancrée dans la conscience collective, ce poème a été malheureusement appréhendé par certains comme la complainte d’un être solitaire en mal d’identité, la face d’un sournois exhibitionniste en mal de publicité, ou encore une tentative d’exorcisation d’un complexe d’infériorité.
Que véhicule alors ce poème de si pertinent comme message pour être encore « vivace » selon vous à nos jours ?

A sa première lecture ou audition, ce poème se présente comme le cri du cœur d’un enfant mal aimé qui s’en remet à ses parents à cause du fait que, paraîtrait-il, il n’est pas beau. Ce poème est ma façon de promouvoir les valeurs éthiques et morales en condamnant ce que j’appelle : le mythe négatif de la primauté de l’apparence sur le réel. Il est certes de notre droit le plus absolu de chercher à avoir une apparence attrayante, mais il est encore plus de notre devoir de chercher à avoir une conscience probe ou propre à défaut de pouvoir l’avoir pure. Sans nier que ce poème m’a été en partie inspiré par certaines considérations d’ordre personnel, j’affirme que « Je ne suis pas beau » est un cri de guerre contre le fait que l’apparence semble primer sur le réel. C’est un cri de révolte contre le racisme, l’égoïsme, l’égocentrisme et autre laideur de nos sociétés et vilénies de nos comportements. C’est le cri d’espérance de tous ceux qui ont une conscience probe et souffrent du fait qu’ils n’ont pas une apparence attrayante.
Enfin, c’est une démarche de promotion d’une digne éthique comportementale empreinte de sagesse et d’humilité. Je ne sais si la vivacité encore intacte et l’actualité de ce poème, trente ans après, tiennent, entre autres facteurs, à ce devoir d’exemplarité auquel je fais l’effort de m’astreindre en permanence avec esprit de sacrifice dans ma pratique sociale et mes rapports avec mes contemporains chaque jour que Dieu fait.

Plus de trente ans sont passés depuis que vous l’avez écrit. Le chemin a été long. Quelles en sont les grandes lignes ?
Le poème « Je ne suis pas beau » est le sixième de mon répertoire. Il avait été écrit en acrostiche le 14 février 1982 à Abidjan en Côte d’Ivoire et présenté au cours d’une émission de grande écoute à la Télévision ivoirienne le 23 avril 1982, la Radio nationale ivoirienne, le 14 juillet 1982 avant d’être publié dans le quotidien national ivoirien Fraternité Matin du 10 août 1982. Revenu au Bercail à Cotonou en 1984, ma modeste personne vit ce poème être d’abord publié dans le quotidien national béninois Ehuzu d’alors du 17 décembre 1984 puis présenté dans quelques-unes des émissions culturelles hebdomadaires de la Radio nationale béninoise en 1986 avant le choc émotionnel événementiel à l’échelle nationale et internationale qui provoqua le dimanche 21 août 1988 lors de sa présentation à l’ex-émission télévisée « Dimanche Variété » de l’Ortb animée par Bibi Daouda. Cela n’avait pas manqué d’attirer vivement l’auguste attention du chef de l’Etat béninois de l’époque, le président Mathieu Kérékou. Ce poème qui figurait aussi, depuis 1986, au nombre des textes choisis par le professeur Guy Ossito Midiohouan pour l’édition de l’anthologie Nouvelle poésie du Bénin au Centre de formation national d’Avignon en France a connu une ascension jusqu’à l’Unicef en août 1990 où il fut édité sur prospectus ou dépliant à Cotonou à la faveur de la tenue du symposium international de cette institution en prélude à son sommet mondial qui a eu lieu en septembre 1990 à New-York.
« Je ne suis pas beau » a fait l’objet de plusieurs sujets de thèses dans certaines universités africaines francophones et figure même en commentaire dans plusieurs essais littéraires dont les Mélanges de Jean Pliya présenté par le professeur Adrien Huannou en mai 1994 sous la plume du professeur Joseph Adandé aux pages 130 et 131.

Il est rare de trouver des personnes qui se passionnent encore de cet art. Comment êtes-vous devenu poète ?

Si je dois franchement répondre à cette question, je vous dirais, sans ironie, que la poésie n’épouse jamais ceux qui la choisissent et désirent faire l’amour avec elle, mais plutôt ceux qu’elle choisit et avec qui elles désirent faire l’amour. Un poème ne se conçoit pas lorsque son auteur le désire, mais plutôt lorsque son auteur est éprouvé par certaines situations qui le mettent dans un état de déprime et de douleur ou d’euphorie et d’extase qui s’essouffle à son tour aux ronces de l’inspiration et de la création artistique. Je n’ai donc pas choisi d’être poète. C’est Dieu et la nature des choses de la vie qui m’ont rendu poète au moment où je m’y attendais le moins. C’était quelques moments après la mort de Bob Marley survenue le 11 mai 1981, alors que j’étais en proie, en Côte d’Ivoire, à une crise de désespoir consécutive à des déboires financiers et sentimentaux qui ont failli me conduire au suicide. Ce fut par la suite en octobre 1981 toujours en Côte d’Ivoire que les prémices de ce qui m’est reconnu aujourd’hui avec bienveillance comme talent artistique et poético-littéraire ont commencé à s’affirmer avec l’accouchement de mes premiers poèmes qui étaient surtout consacrés en éloge ou hommage au plus haut dirigeant ivoirien d’alors et dont la qualité a conduit à les faire publier et diffuser dans les médias officiels de ce pays à savoir « Fraternité – Matin » et la Radio et Télévision ivoirienne (RTI)?

Poème
Je ne suis pas beau

J Je ne suis pas beau, j’ai mal dans mon
âme ;
E Entends-tu mes plaintes, mère ?

N Non ! Je ne suis pas beau, ça tourne dans
ma tête ;
E Est-ce une destinée, mère ?

S Souffrance je l’appelle, ma laideur…
U Unanimes ils sont sur ma laideur…
I Insupportable est ma laideur…
S Souffrance je l’appelle, ma laideur…

P Pas une fois on ne m’a jugé beau, mère ;
A Ah oui, personne ne m’a jamais jugé beau,
mère ;
S Sauf père et toi, vous qui m’aimez si
tendrement

B Beauté ? Es-tu physique, morale ou
spirituelle ?
E Etre physiquement beau, est-ce une fin en
soi ? Si oui,
A A cette allure, fausse route vous faites
frères et sœurs :
U Une Vraie Beauté ! … de l’âme, de l’esprit
elle émane :
Dans ce cas, « beau », je le suis !

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