Roi LMD International, tel est le titre de la pièce théâtrale, créée par les étudiants du département des Lettres modernes de la Faculté des Lettres, Langues, Art et Communication (Fllac) de l’Université d’Abomey-Calavi. Lancée le vendredi 1er juin 2018 à la bibliothèque du campus universitaire et présentée en spectacle le 2 juin à l’espace Mayton, cette pièce de théâtre porte un regard désabusé sur le système Lmd (Licence-Master-Doctorat), mis en application dans une certaine impréparation en Afrique depuis plus d’une décennie.

Parue à Cotonou à Perma Editions en 2018, la pièce théâtrale intitulée Roi LMD International se présente comme un drame social. « Fruit d’une initiative artistique entre un enseignant et ses étudiants », cette pièce, dont la première a eu lieu le 27 décembre 2017, est une création collective d’un groupe d’étudiants du département des Lettres modernes, inscrits en Licence, Semestre 6, au cours de l’année académique 2016-2017, notamment Jérôme Gbèwa, Prisca Aurore Godonou, Césaire Houindo et Patrice Ogou, sous la coordination de Fernand Nouwligbèto, chef adjoint du département, comédien, dramaturge, metteur en scène et critique littéraire, dans le cadre de son cours de Mise en scène.

« Des Atlas portant le monde...»

Roi LMD International s’ouvre par une didascalie locative qui plante le décor de la pièce et situe le lecteur/spectateur sur un campus universitaire, dans un pays africain imaginaire. L’action se déroule dans un « amphithéâtre bondé d’étudiants ». Visiblement, ils attendent leur enseignant qui tarde à venir, tandis que dans les coulisses, résonne une chanson en langue nationale « fon ». Cette chanson annonce le sujet de la pièce, déjà explicite à travers le titre de l’œuvre. En outre, il fonctionne comme une mise en garde qui révèle l’intention satirique des auteurs.
« En? hw? zéé
B? gb? ? bi m? xa wéé
Ahizin? ma xo hun xa wéé
Nu a h?n gbé lé oo »
« Voici que tu l’as choisi
Et tout le monde en est témoin
Prends garde
Que les intrigants ne s’en prennent à toi
Et ne t’incitent à le détruire »1 ...
On le devine assez aisément, le pronom personnel « l’ » mis pour « le » dans le premier verset de ce chant est une allusion directe au système Lmd en vigueur dans la plupart des pays africains depuis quelques années.
Lorsque l’action commence dans l’espace confiné de cet amphithéâtre à l’atmosphère surchauffée, quatre étudiants apparaissent, chacun portant à bout de bras, un morceau de brique en guise de siège. Pendant qu’ils attendent Monsieur le Professeur, tels les personnages de la pièce En attendant Godot2 de Samuel Beckett, ils exposent, pour meubler leur attente et tromper leur ennui, les différents problèmes qui corrodent le monde universitaire. Ces problèmes se révèlent, au fil du dialogue théâtral, au travers de l’histoire dramatique du brillant étudiant Koffi, qui peine à se faire recruter après avoir soutenu brillamment deux thèses de doctorat, l’une en sociologie et l’autre en droit ; des récits tragiques d’enseignants, « ces Atlas portant le monde », croulant sous le poids du nombre astronomique de copies à corriger et qui meurent à la tâche par excès de travail, à l’instar du Professeur Titulaire Kanxoto ou du jeune enseignant du département d’Architecture. Lorsqu’arrive enfin le Professeur tant attendu, député et expert du Lmd de son état, il passe son temps à discourir au téléphone plutôt que de dispenser son cours avant de s’en aller, au bout de quelques instants, pour participer à une session organisée par l’Assemblée nationale sur le système Lmd. Pendant que le Lmd est sacré roi de l’enseignement supérieur et que les autorités passent leur temps à organiser des séminaires pour en expliquer le fonctionnement, les étudiants et leurs enseignants font l’amère expérience de ses limites et subissent ses effets pervers. La grève, déclenchée par les étudiants, sur fond de manipulations politiques, est violemment réprimée par la police. Les étudiants radicalisent leur position et usent de tous les moyens pour se faire entendre : incendie de véhicules, épandage de matière fécale dans les amphithéâtres et autres endroits du campus, défiant ainsi les autorités et la police comme en témoignent les versets suivants :
« Ils sont venus ce soir
Les babines dégoulinant de sang !
Ils sont venus tester leurs canines
Essayer leurs griffes mortelles
Dans la chair des étudiants !
[...]
Nos cailloux sont prêts
David contre Goliath
Pot de terre contre pot de fer
Nous vaincrons ! »3
En dépit de leur détermination, la crise se solde par l’invalidation de l’année académique ainsi que par le renvoi des responsables des étudiants, meneurs du mouvement de protestation. Au dénouement de la pièce, la voix de Séra Agba, qui symbolise la voix de la conscience, situe les responsabilités et tente de ramener les étudiants à la raison en les sensibilisant sur les vertus de la non-violence tandis qu’un grand orage éclate, comme pour purifier non seulement l’Université et ses acteurs, mais aussi le LMD de leurs souillures, de leurs tares, pour un renouveau de l’enseignement supérieur. Retentit alors la chanson rituelle de clôture: « O un l? we see O see un l? we... Je te lave complètement. Complètement je te lave. Pour la faute commise par ignorance...», qui corrobore cette idée.

Frissons sur les campus africains

D’un volume total de 86 pages, la pièce, Roi LMD International rompt avec l’esthétique de la dramaturgie classique et présente une structure ternaire, novatrice. Chaque séquence correspond en effet à l’un des niveaux de formation ou à l’un des trois diplômes sanctionnant le parcours de formation des étudiants dans le système Lmd : Licence-Master-Doctorat. Cette structuration donne l’impression que l’action évolue suivant le parcours de formation des étudiants mais en réalité, chaque séquence présente l’un des aspects des difficultés auxquelles enseignants et étudiants sont confrontés dans le contexte du LMD et la situation de crise engendrée par sa mauvaise application. Si la première séquence, intitulée « Frissons Licence », montre les conditions matérielles désastreuses dans lesquelles le système Lmd a été mis en œuvre dans les universités africaines, la deuxième séquence, « Zone Master » fait un zoom sur l’absence d’accompagnement pédagogique et documentaire, la situation de crise qui prévaut sur le campus et la répression policière qui en découle. La troisième et dernière séquence, « Cap Doctorat », montre le sacre du Roi Lmd, pose le diagnostic des maux qui le rongent et propose des remèdes. De plus, elle expose l’exacerbation de la situation de crise et l’échec du mouvement de grève.
Cette structure est renforcée par deux discours d’escorte, le premier, intitulé « En lever de rideau », est centré sur le contexte de création de la pièce et le second, « Exit » présente un bref historique du système Lmd et son mode de fonctionnement.
Satire sociopolitique, la pièce Roi LMD International est construite autour du sujet des difficultés de mise en œuvre du système Lmd et les conséquences perverses qu’il engendre. Elle dénonce, par le truchement d’images, de procédés de la caricature, de la parodie, de l’ironie et de l’humour caustique, l’impréparation qui a caractérisé l’adoption de ce système dans les pays africains où toutes les conditions de sa réussite sont loin d’être réunies: manque d’infrastructures adéquates, effectif pléthorique des étudiants, pénurie d’enseignants qualifiés, conditions de travail difficiles des enseignants, inexistence ou vétusté des laboratoires et bibliothèques... La pièce développe également en filigrane d’autres thèmes secondaires relatifs à la militarisation des campus en situation de crise et à la violation des franchises universitaires, à la répression policière des mouvements de grève, à la violence sur les campus universitaires, à l’exclusion de l’éducation des priorités de développement, à l’absence manifeste de visions et stratégies politiques en matière d’éducation, à la politisation à outrance des universités ainsi qu’on le note à travers la réplique suivante de l’Etudiant n°1 : « Ici à l’université, tout le monde fait la politique : les enseignants, le personnel administratif, les autorités rectorales et puis les étudiants ! Tout le monde, même le vent qui circule ! Même les grains de sable ! Tout est politisé ! »4
Roi LMD International est non seulement l’expression de la détresse d’une jeunesse estudiantine sacrifiée et promise à un sombre avenir mais aussi et surtout une tribune d’interrogations sur la pertinence du choix du système Lmd dans les pays africains aux ressources limitées et une critique acerbe des politiques de développement. La pièce analyse sans concession la situation critique dans laquelle sombrent les universités africaines et pose un diagnostic sans appel. En effet, plusieurs affections graves altèrent l’organisme de « Sa Majesté Lmd International », notamment des « lésions cérébrales, (une) arthrose, (une) arthrite rhumatoïde, (une) anémie sévère, (un) cancer des yeux » qui risquent de la conduire à une fin fatale. C’est pourquoi, les auteurs préconisent une thérapie de choc pour sauver l’université d’autres « séismes » que ce « Roi » malade peut encore engendrer : « Achetez immédiatement ces médicaments si vous tenez à la respiration de Sa Majesté LMD International. Et faites vite, car il pourrait être secoué par d’autres séismes, par d’autres crises qui contamineront toute l’université. Personne n’y échappera [...] Même les hommes politiques et les décideurs n’auront pas le temps de ramasser leurs sandales pour détaler devant l’avalanche des crises en bourgeonnement ! »5, avertissent les auteurs.
Cette thérapie consiste à administrer à ce Roi grabataire :
« Trois cents boîtes d’amphithéâtraline
Deux cents comprimés de professeuriciline, à renouveler chaque année
Une plaquette de bibliothéciline, dose adulte
Une anti-politiciline
Une anti-policiline
Beaucoup de vitamines anticorruptives, à prendre tous les jours! »6 .

Sensibiliser à la non-violence

A l’analyse, la pièce Roi LMD International dépeint un tableau réaliste de l’application désastreuse de ce système en Afrique et rappelle étrangement la grève qui a secoué le campus d’Abomey-Calavi au cours de l’année académique 2015-2016.
Les pays africains sont-ils contraints de calquer leur modèle éducatif sur celui des pays occidentaux et d’appliquer le Système Lmd dans un contexte de précarité extrême ? Quelle qualité d’éducation est, dans ces conditions, offerte aux apprenants et quelle est leur chance réelle d’intégration socioprofessionnelle à la fin de leurs études ? Que faire pour améliorer la situation et offrir de meilleures conditions d’études et de travail aux étudiants et enseignants ? Telles sont les interrogations angoissantes qui se dégagent de cette pièce qui constitue un cri d’alarme visant à attirer l’attention des décideurs politiques africains sur les maux qui minent l’enseignement supérieur afin qu’ils repensent les systèmes éducatifs de leurs pays.
L’œuvre constitue un premier regard artistique, un regard original et désabusé sur le Système Lmd et bouleverse l’esthétique théâtrale classique en présentant une structure originale qui ne tient plus compte des subdivisions traditionnelles en actes et scènes ou tableaux. Elle convoque des personnages sans identité, réduits à leurs fonctions (Etudiant n°1, Etudiant n°2, Etudiante n°3, Etudiant n°4, le Professeur, le Médecin, etc.) comme dans la plupart des pièces théâtrales contemporaines. En outre, elle renouvelle la thématique du théâtre béninois contemporain même si elle véhicule en filigrane le thème classique de la satire sociopolitique.
Roi LMD International est conçue comme un spectacle total intégrant tous les langages artistiques : chants en langue nationale « fon », danses, panégyrique, poésie qui permettent d’ancrer la pièce dans son contexte culturel et de l’inscrire dans la dramaturgie identitaire, avec une mise en scène à l’italienne et une esthétique entre identification et distanciation.
En définitive, la pièce remplit une fonction didactique en ce sens qu’elle sensibilise les étudiants à la non-violence et les invite à un éveil de conscience, au respect des aînés, au sérieux et à l’abnégation car « des études menées avec rigueur et sérieux te font ami des étoiles »7, conseille la voix de Séra Agba.
Il faut noter que la démarche artistique de Fernand Nouwligbèto vise à initier les étudiants des Lettres modernes à la pratique théâtrale en les plaçant au cœur du dispositif théâtral. Il s’agit, de façon plus spécifique, de leur faire vivre une expérience théâtrale participative qui leur permette de découvrir les différentes étapes de création d’un spectacle de théâtre depuis le choix du sujet jusqu’à la représentation devant le public/spectateur en passant par le travail de casting des acteurs, d’élaboration du scénario ou d’écriture du texte, de conception du décor, de régie son et lumière, le choix des costumes, les répétitions, la formation au jeu d’acteurs, à la direction d’acteurs, à la production du spectacle, etc. Si tout le processus de réalisation a été marqué par des contraintes, l’expérience semble couronnée de succès.
Il convient également de rappeler que le système Lmd dont l’objectif principal est, sans doute, de faciliter la mobilité et l’intégration des étudiants, a été lancé le 25 mai 1998, à l’occasion du 800e anniversaire de la Sorbonne par les ministres de l’Enseignement supérieur de quatre pays européens (l’Allemagne, l’Angleterre, la France et l’Italie) avant d’être adopté en 1999 à Bologne en Italie par 29 ministres européens de l’Education. A partir de 2005, le Réseau pour l’Excellence de l’Enseignement supérieur en Afrique de l’Ouest (Reesao) en fait la promotion dans la plupart des pays africains francophones de l’Afrique de l’Ouest, notamment le Bénin, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo. Il a été officiellement adopté par le gouvernement béninois par le décret n°2010-272 du 11 juin 2010 portant adoption du système Licence-Master-Doctorat (Lmd) dans l’enseignement supérieur en République du Bénin.

Par Dr Rose Ablavi AKAKPO*

Enseignante à l’Institut
national des Métiers
d’Art, d’Archéologie et de la Culture de l’Université d’Abomey-Calavi (INMAAC/UAC)

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