Le Tout-Puissant Orchestre Poly Rythmo de Cotonou fête ses cinquante ans d’existence. Ni le temps ni la mort de congénères n’aura entamé le talent d’un groupe de légende.Désormais passeurs, les trois gardiens du temple encore vivants tiennent la dragée haute.

Un programme spécial est concocté pour célébrer le cinquantenaire de l’orchestre Tout-Puissant Poly Rythmo de Cotonou. A la faveur d’une conférence de presse animée, mardi 22 mai dernier à Cotonou, le comité d’organisation de l’anniversaire du plus vieil orchestre du Bénin, voire de l’Afrique encore en activité, a levé un coin de voile sur les activités au menu.
Cette commémoration se justifie pour trois raisons, selon Sessi Tonoukouin, président du comité d’organisation des manifestations officielles du cinquantenaire qui couvrent pratiquement le reste de l’année. Il s’agit, précise-t-il, de « sauvegarder et valoriser la mémoire musicale de cet orchestre, qui constitue un patrimoine culturel à transmettre aux générations futures ; démontrer à la jeune génération de musiciens que seuls le travail et la persévérance sont les sources et le secret de la réussite et permettre aux membres de cet orchestre de transmettre le relais aux jeunes générations à travers la formation et le partage d’expériences ».
Le gouvernement entend y apporter sa touche. Poly Rythmo sera la tête d’affiche d’un concert tout feu, tout flamme, le 1er août prochain à Cotonou, à l’occasion de la fête de l’Indépendance du Bénin, annonce le secrétaire général du ministère en charge de la Culture, Bellarminus Acakpovi. Des artistes de la nouvelle génération seront de la partie. Une tournée nationale sera organisée, d’août à décembre prochain, au profit du groupe dans les chefs-lieux des douze départements du Bénin, avec la participation, une fois encore, des étoiles montantes de la musique béninoise, ajoute-t-il. Ces concerts seront enregistrés en vue d’une production audiovisuelle. Des prestations sont également prévues en Europe, notamment en France et à Genève, dès le mois prochain.
Les différentes manifestations connaîtront la participation de vedettes et orchestres internationaux. Les guest-stars ont noms : Angélique Kidjo du Bénin, Manu Dibango du Cameroun (annoncé pour le concert de clôture de la commémoration en décembre à l’Institut français de Cotonou), Oumou Sangaré, Nawaha Doumbia et Rokia Traoré du Mali, les orchestres Baobab du Sénégal, Vodoun Game du Togo, etc.

Un centre multimédia en vue

Outre ces grandes attractions, le groupe entend construire un espace multimédia fonctionnel de formation à la musique live et dédié à la célébration de la mémoire de l’orchestre à travers sa sonothèque, ses archives et une exposition de photos des grands succès de l’orchestre. Il est question non seulement d’archiver les différents titres de Poly Rythmo mais aussi et surtout de passer la main, à travers des formations, à la jeune génération encline au play-back et à la musique digitale, précise Vincent Ahéhéhinnou, porte-parole du groupe. Mais ce centre n’est encore qu’à l’étape d’intention, les démarches entreprises à l’endroit de la municipalité de Cotonou en vue d’avoir un domaine administratif pour la concrétisation du projet n’ayant pas encore abouti, alors que le mois de juillet fixé pour inaugurer cette infrastructure approche inexorablement.
L’autre activité prévue, c’est la réalisation d’un coffret CD contenant quinze titres d’un nouvel album du cinquantenaire et quinze autres titres du Best Of avec un tirage de 1000 exemplaires.
Le groupe Poly Rythmo envisage également la réalisation d’un film documentaire de 52 minutes sur la vie de l’orchestre et son parcours cinquantenaire, et une fresque murale dédiée au groupe. Les fans de l’orchestre pourront donc y poser et immortaliser leur passage.

Un parcours impressionnant

Environ 550 disques au compteur pour plus de 1000 titres aussi intéressants les uns que les autres. Des mélodies immortelles de funk, soul, high life, afrobeat, afro-cubain, soukous, jerk et autres rythmes modernisés du terroir vodoun, devenues des classiques de la musique moderne béninoise...Le légendaire Poly Rythmo a marqué plusieurs générations de mélomanes au Bénin et en Afrique. Vincent Ahéhéhinnou, Pierre Loko, Gustave Bentho, les trois membres du groupe originel encore en vie n’entendent pas laisser s’éteindre la flamme du groove imparable, allumée il y a cinquante ans, par le regretté accordéoniste, saxophoniste et surtout compositeur hors-pair Clément Mèlomè dit Aka Mélo ou Meloclem disparu le 17 décembre 2012.Le Tout-Puissant Poly Rythmo a connu une impulsion par la volonté de ce dernier qui entendait mettre les pas dans les pas des devanciers tels que Gustave Gbénou alias G G Vickey, El Régo, James Brown, Dalida, Otis Reading, Johnny Halliday, les Beatles, etc. Les origines du groupe remontent en réalité à 1966 avec un certain professeur Creppy Wallace sous le nom de Sunny Black.
En mai 1968, commence véritablement l’aventure du groupe Poly Rythmo qui deviendra incontournable dans le gotha musical béninois et africain et en faisant danser des millions de fans en dépit des soubresauts historiques et même politiques de l’ex-Dahomey devenu Bénin.Touchant à toutes sortes de rythmes, le Poly Rythmo de l’Atlantique au départ monte en puissance et deviendra le Tout-Puissant Poly Rythmo de Cotonou, certainement par imitation du groupe de rumba congolaise, le Tout-Puissant OK Jazz fondé en 1956 par François Luambo Makiadi alias Franco et Jean Serge Essous.
A l’origine, le groupe était composé des musiciens : Clément Mèlomè (fondateur et chef d’orchestre), Vincent Ahéhéhinnou (vocaliste), Eskill Lohento (vocaliste et chanteur principal), Joseph Vicky Amènoudji (vocaliste), Gustave Titiou Bentho (guitare, composition), Bernard Zoundégnon dit Papillon (guitare, arrangement, composition), Nestor Somassou (congas) et Lucien Alladé (percussions). L’orchestre sera rejoint plus tard par Paul Gabo Agbémandon (vocaliste), Maximus-Unitas Adjanonhoun (....), Tidiane Koné (Saxophone) Honoré Avolonto (vocaliste), Pierre Loko (percussions, saxophone), Léopold Yèhouessi (batteur et chanteur), Mathurin d’Almeida, Kounkou Diak Theo (vocaliste). Au total, une cinquantaine de musiciens chanteurs est passée dans le groupe.
Tenancier de bar, soudeur, revendeur, pêcheur, ils n’étaient pas sortis d’écoles de musique mais pratiquaient l’art à perfection. « On n’était pas faits pour être des musiciens, mais le succès était très vite arrivé dès 1969 et nous voilà condamnés à la musique depuis lors », admet Vincent Ahéhéhinnou, désormais porte-parole du groupe.
Les compositions propres de l’orchestre en langues locales du Bénin (fon, mina, goun, yoruba), en français, en anglais, emballent très tôt les mélomanes.
Les années se succèdent et Poly Rythmo, tel du bon vin, se bonifie. Les succès s’enchaînent. Au Festac 77 à Lagos, c’est la consécration : le groupe se fait distinguer et parler de lui.
Poly Rythmo accompagnera la plupart des vedettes étrangères qui débarquent au Bénin. Intraitable, la bande à Clément Mèlomè s’imposera comme l’orchestre chouchou de la génération des années ‘’Yéyé’’. Elle va jouer avec de grands noms de la musique béninoise, africaine et afro-caribéenne : L’Homme-orchestre Danialou Sagbohan, le Nigérian Fela Anikulapo Kuti, le Camerounais Manu Dibango, la Sud-Africaine Miriam Makeba, la Togolaise Bella Bellow, les Congolaises Tshala Muana et Mbilia Bel,Bembeya Jazz National de la Guinée Conakry, Tidiani Koné et Rail Band du Mali, Amazones de Guinée, NahawaDoumbia du Mali, pour ne citer que ceux-là.
Poly Rythmo était le préféré des animateurs et des auditeurs, dans les playlists de la Radio nationale à l’époque aux côtés ou même au détriment des orchestres tels que Dadjè’s Band de Gnonnas Pedro, Black Santiago d’Ignace de Souza ou plus loin le Renova Band d’Abomey.

A l’épreuve du temps

Comme tout groupe, le Tout-Puissant Poly Rythmo a connu des soubresauts. Mais tel le roseau, il plie mais ne rompt pas. Quatre ans après la création du groupe, le Dahomey connaît sa Révolution, sous l’égide d’un groupe d’officiers de l’Armée dahoméenne qui venait de prendre le pouvoir par les armes, mettant fin au Conseil présidentiel, le triumvirat des présidents Maga, Ahomadégbé et Apithy. C’était parti pour une longue période révolutionnaire de dix-sept ans avant l’avènement de la démocratie. En 1975 quand le Dahomey devenait République populaire du Bénin, le régime marxiste-léniniste s’enracine et dicte sa loi. Si la Radio nationale est devenue la Voix de la Révolution et Ehuzu, l’Organe du militantisme révolutionnaire’’, le Tout-Puissant Poly Rythmo, ‘’victime’’ de son succès, sera traité un peu comme l’orchestre national du pays et obligé de rentrer dans les rangs pour propager l’idéologie du Gouvernement militaire révolutionnaire (Gmr) dirigé par le chef de bataillon Mathieu Kérékou devenu plus tard général, au Bénin, en Angola, en Lybie, au Niger, au Sénégal, au Nigeria. « Les membres du groupe ont été très exploités par le Gmr mais ils n’ont pas été récompensés », déplore Guy Kpakpo, animateur et ancien directeur artistique de la Société africaine des techniques électroniques (Satel) de Cotonou.
Les déboires, comme dans toute association de personnes, n’ont pas manqué. C’est ainsi par exemple que Vincent Ahéhéhinnou rompra les amarres avec le groupe en mai 1978, sous les menaces du producteur nigérian Adissa Séidou d’Albarika Store qui voulait asseoir son hégémonie sur le groupe au détriment du fondateur Clément Mèlomè. La mésintelligence a secoué le groupe jusqu’à la sortie de l’album « réconciliation » avec Albarika Store. Mais Vincent Ahéhéhinnou ne rejoindra pas le groupe. Il reste à l’écart, même si son cœur y était encore, jusqu’en 2009 où Mèlomè lui fait appel pour l’aventure européenne.
L’un des coups durs reste le départ prématuré et inattendu du guitariste, compositeur-interprète et arrangeur de talent Bernard Zoundégnon alias Papillon en 1982. « La nuit tombe en plein jour », chanteront-ils sur l’album d’hommage à l’illustre disparu. Un bras valide vient d’être arraché à l’orchestre de Clément Mèlomè. Il se remettra difficilement de ce deuil, pour continuer l’odyssée. Un peu plus de cinq ans plus tard, le groupe Poly Rythmo ne fait véritablement bouger qu’à travers les platines. Un passage à vide marqué par les décès successifs des membres.

Une seconde vie

L’initiative ‘’Bénin Passion’’ du journaliste et directeur de Passion Prod, d’exhumer, de réhabiliter et de promouvoir les trésors musicaux béninois et africains, a permis de revoir Clément Mèlomè, Eskill Lohento (décédé en 2006) et autres sur scène. Ce n’était pas pour autant la renaissance de Poly Rythmo, le projet n’étant pas de ‘’ressusciter’’ le groupe. Qu’à cela ne tienne !
A l’ère de la musique digitale et des play-back, l’orchestre retrouvera véritablement une seconde vie depuis une douzaine d’années, grâce à une journaliste française, Elodie Maillot, productrice à Radio France, qui réalise et diffuse une interview du groupe ou du patron du groupe sur France Culture et un article dans Vibrations. L’occasion sera offerte aux papys musiciens béninois de se faire aduler au-delà de l’Afrique, notamment sur des scènes et des festivals européens et américains. Et la mayonnaise a pris ! Tel un phénix, Poly Rythmo renaît de ses cendres. Une ‘’injustice’’ vient d’être corrigée ; le rêve longtemps caressé de se produire sur le vieux Continent se réalise enfin. Avec de nouvelles recrues, Vincent Ahéhéhinnou et les autres écument les salles de spectacles en Europe, après leur prestation ovationnée à l’ouverture du festival Jazz à la Villette en 2009, pour la première fois. Puis ils sont accueillis au Barbican de Londres, au Paradiso à Amsterdam. En 2010, ils seront appelés sur le Nouveau continent, avec des dates aux Etats-Unis, au Canada, au Brésil. Ils parcourront plus tard Printemps de Bourges, Festival du Bout du Monde, Primavera Sound Festival (Barcelone), Festival international de Jazz de Montréal, Festival de Jazz de la Défense, Festival d’Île de France, Les Nuits de Fourvière, Dour Festival, le festival Rio Loco Mexico.
En 2011, le Poly Rythmo entrera même en studio pour un nouvel album. L’orchestre enregistre chez Universal Music Jazz (Sound’Ailleurs), un nouvel album intitulé « Cotonou Club » en 2011. C’est sous la houlette du producteur Florent Mazzoleni qui a découvert la musique de Poly Rythmo lors d’un voyage au Mali une dizaine d’années plus tôt. En fait, le dernier enregistrement d’un disque avant cet album pour l’orchestre remonte à 1987, soit un demi-siècle en arrière.

Totale renaissance !

L’album est constitué de nouvelles compositions mais aussi d’anciens tubes du groupe repris, notamment l’incontournable ‘’Gbètimadjro’’ avec la participation de leur compatriote Angélique Kidjo ; ‘’ C’est lui ou c’est moi’’ avec la chanteuse et interprète malienne Fatoumata Diawara qui les a suivis pendant trois semaines lors de leur tournée en Angleterre. Les Ecossais Paul Thomson et Nick Mc Carthy des Franz Ferdinand participent au festin musical pour rehausser le rythme afro-beat, au Studio Sparkle dans le Marais.
Auréolé de ce nouvel album sur lequel on retrouve les titres ‘’Mariage’’ et ‘’Lion isburning’’, le groupe part en tournée avec le soutien de l’Organisation internationale de la Francophonie (Oif) en Europe et en Amérique. Une tournée nord-américaine a conduit Vincent Ahéhéhinnou et les siens à Winnipeg, à
Minneapolis en passant par Central Park pour le Summerstage de New York puis au Festival d’été de Québec. Le célèbre tabloïd américain dira que l’orchestre Poly Rythmo est « un des meilleurs groupes de funk du monde ».
Quelques semaines plus tôt, Poly Rythmo était au contact du public français, notamment à «Jazz à la Défense» à Paris, «MusicOparc» à Rosny-
Sous-Bois et «Les Invités» de Villeurbanne.
Et depuis, le groupe fait son bonhomme de chemin. En 2015, Poly Rythmo était à nouveau en France, notamment au Tamanoir lors du festival Africolor, La Vapeur (Dijon), La Sirène (La Rochelle), Paul B. (Massy), VIP (St Nazaire), Les Z’Eclectiques, l’Espace Prévert (Savigny-le-Temple), Le Temps Machine (Tours)...
Le 21 octobre 2016, son dernier album dénommé « Madjafalao » est sorti sous le label Because Music. De sonorité afropop et de variétés, il est enregistré dans le vieux studio de la Satel. Un délice, même si les trois ‘’papys funkys d’Afrique’’ n’ont plus toute leur vivacité d’antan ; les jeunes cooptés apportent leur virilité pour suppléer quelque peu ce manque de vigueur des aînés et replonger les mélomanes dans les années musicales 60, 70 et 80. Avec Roland Mèlomè (percussions et chant), fils de feu Clément Mèlomè; Désiré Adjanohoun (guitare solo), Cosme Anago (lead vocal), Vital Assaba (trompette), Célestin Honfo (congas), Moïse Loko (clavier), Gontran Guédou (trombone), les anciens peuvent, avec fierté, pousser : ouf, la relève assurée ! Car, « Nous ne sommes pas immortels, c’est le public qui rendra le Poly-Rythmo immortel », concède Vincent Ahéhéhinnou.
Ils ont rendez-vous avec le monde entier. Il ne reste que l’Asie à conquérir mais ce sera chose faite l’année prochaine, annonce Vincent Ahéhéhinnou.
Joyeux anniversaire et gloire immortelle au label Poly Rythmo.

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