A 80 ans, Théophile do Régo alias El Régo caresse le vœu de remonter sur scène pour fêter ses 60 ans de carrière musicale. Certes diminué par le poids de l’âge et la maladie qu’il a fini par vaincre à force d’abnégation, celui que l’on surnomme ‘’le rossignol’’ ne se résout pas à quitter la scène tel un bossu.

Faciès hâlé, barbe grisonnante soigneusement entretenue, Théophile do Régo est d’une lucidité déconcertante à 80 ans. A son domicile à Cocotomey, dans la commune d’Abomey-Calavi, ce musicien qui a fait danser toutes les générations rayonne de vie. Le rire mesuré, l’homme a l’air épanoui et se complaît à dire qu’il est au mieux de sa forme. Sauf qu’il peine à se tenir debout sur ses jambes. A l’aide d’une canne, il surmonte ce handicap. Dans l’arrière-cour de sa résidence, ce vendredi 11 mai, où l’entourent des enfants du quartier, il se prépare à livrer un autre combat de sa vie.
Président de la Ligue Littoral de boxe sortant, il renouvelle son mandat à la tête de cette organisation pour la énième fois, le lendemain. Quoique diminué, il reste le choix des responsables de clubs de boxe du département. C’est une formalité qu’il devra remplir au Hall des arts et sports de Cotonou, enceinte mythique du noble art qui a vu triompher des figures de la boxe béninoise. De Georges Bocco à Aristide Sagbo dit Sowéto en passant par Nazaire Padonou. Tel un boxeur, la veille de son combat, l’octogénaire est à la manette des préparatifs du rendez-vous qui va l’honorer une fois encore. L’assemblée générale élective de la Ligue Littoral reste pour lui un évènement déterminant dans la relance du noble art aujourd’hui en agonie. S’il s’est opposé au renouvellement de son mandat lors des tractations pour la composition du bureau exécutif de la Ligue, il n’a eu autre possibilité que de se résigner face aux suppliques des présidents des clubs de boxe qui n’ont cessé de croire en lui. Cela étant, il envisage d’organiser une tournée à travers tout le Bénin pour remercier ses fans et le monde musical tout entier pour tout ce qu’ils lui ont donné pendant soixante ans de vie dédiée à la musique. « Je ne compte pas me retirer de la scène, tel un bossu. La musique a été de tout temps une passion pour moi et qu’on le veuille ou non, je reste un artiste », justifie-t-il, le regard enjoué, laissant découvrir ses pommettes saillantes.
Né en 1938, l’artiste s’est révélé l’un des plus prolifiques de son temps. A son actif, de nombreux disques dont huit 45 tours, quatre 33 tours, deux cassettes et trois CD. Même retiré de la scène, il demeure une référence dans son secteur de prédilection. Aussi apprécié qu’il soit, l’artiste n’entend pas tourner la page de sa vie musicale sans marquer les esprits. Pas un simple au revoir mais un jubilé de rêve qui le verra se produire sur plusieurs scènes avec ses derniers compagnons que sont les membres de son orchestre. Avec en prime, une compilation de ses titres à succès. « A travers ce CD, j’entends reprendre des anciens morceaux de mon répertoire et y ajouter de nouvelles compositions », confie-t-il, gonflé à bloc par le projet qu’il compte concrétiser pour son bonheur et celui de ses admirateurs.

Une vie musicale édifiante

« J’ai fait mes premiers pas dans la musique au Sénégal en 1953 à l’école Médina de Dakar. Feu Eustache Prudencio en était le directeur et mon tuteur était un viveur qui aimait beaucoup la musique. Mon père était un mordu de Tino Rossi. J’avais aussi un oncle qui jouait de la guitare. Tout ça a suscité mon goût pour la musique ». Ainsi a commencé l’aventure qui le conduira en 1956 à rentrer au Dahomey, son pays natal qu’il avait quitté très jeune. « A 9 ans, je suis parti au Sénégal, récupéré par un tuteur comme ‘’vidomégon’’. J’ai souffert mais ça m’a formé à la vie. C’est mon karma et je loue Dieu », se remémore-t-il, un brin nostalgique.
Une fois au bercail, il intègre l’orchestre Jazz Hot de Euloge Amégan, période au cours de laquelle il a connu un certain Gustave Gbénou qui ne se prénommait pas encore GG Vikey. Ce dernier a rejoint le groupe à la suite de l’affectation au Nigeria du guitariste de la formation, Avit Assogba, diplomate de carrière. Par la suite, il prend le chemin du Niger puis du Burkina Faso où il a joué respectivement avec l’orchestre Los Cubanos et l’orchestre d’Antonio et les Chacha Boys puis à Harmony Voltaïque, l’orchestre de la Présidence. Retourné au pays juste après les indépendances, El Régo joue pendant longtemps dans la Filda, dirigée à l’époque par les Togolais de la John Walden. La Filda, se souvient-il, était l’orchestre préféré du président Hubert Maga. Après la Filda, il fait route avec Los Ponchos où étaient Gnonnas Pedro ainsi que Paul Alapini.
« J’ai fondé par la suite mon propre orchestre, le Daho Jazz. On avait juste une tumba achetée à Adjarra, un amplificateur et un haut-parleur. C’était maigre comme instruments mais ce n’est pas donné à tout le monde de les avoir. Mais l’expérience du Daho Jazz a tourné court parce que le patron du bar dans lequel nous animions avait voulu qu’on joue uniquement chez lui. Un jeune frère d’Idelphonse Lemon m’a sollicité pour Les Jet, un orchestre qui nous a permis de faire des tournées un peu partout dans la sous-région. A cette époque, on avait un jeune guitariste de 13 ans, Edouard Dossou-Yovo qui vit aujourd’hui en France. Pour ce groupe, j’ai dû renoncer à mon job de mécanicien-auto à l’ambassade du Nigeria. Mes parents et proches n’étaient pas contents. C’est ainsi que je suis rentré entièrement dans la musique », retrace celui qui finit par passer aux yeux de ses pairs comme un pacha.
A la suite de la dislocation du groupe après quelques mésententes avec le président, est né « Los Commandos » qui se produisait dans une boîte de nuit, « La Calebasse » puis à
« Canne à sucre » et au « Ludo Club ». Sept à dix orchestres animaient à Cotonou.
S’il y a un mauvais souvenir qu’il garde de ces années de succès de son orchestre, c’est la trahison de ses musiciens à la Saint Sylvestre de l’an 1966. « Les musiciens de mon groupe à l’exception de Houdou Baboni m’ont quitté pour jouer à Lomé. C’est cette mésaventure qui m’a inspiré la chanson ‘’Mèmènontian’’. Je l’ai chantée pour la première fois les larmes aux yeux, c’était assez triste. Le groupe avait du succès et
« La Calebasse » faisait le plein les week-ends. Des mordus de musique venaient de la sous-région pour s’égayer », se souvient-il. Ainsi s’achève cette merveilleuse aventure qui débouche sur la création de « El Régo et ses commandos ».
« Ma génération n’a pas passé de bons moments. Très peu d’artistes de cette génération ont pu enregistrer un disque. Des anciens de ma génération sont morts sans avoir laissé de traces. Joe Oloufadé en est un exemple. Il est mort sans avoir sorti un 45 tours », indique-il, plein d’amertume.
Mais battant et très sûr de lui-même, il ne s’est pas laissé abattre par le sort.
« Personne ne veut aider les artistes alors qu’on leur demande beaucoup. Une certitude, c’est que je sais me débrouiller. Même si je dois aller faire le docker au port, je n’hésiterai pas. Je ne veux pas mourir comme un chien. Il y a des artistes qui meurent malheureux et c’est dommage. L’art est un noble métier mais au Bénin, il faut avoir plusieurs cordes à son arc. Tant que la piraterie va persister au Togo et au Nigeria, les artistes béninois seront malheureux. Je ne peux pas attendre les recettes de la musique pour gagner ma vie », souligne-t-il. Outre sa capacité à surmonter les écueils qu’il rencontre dans la vie, Théophile do Régo dit devoir une fière chandelle à ses relations d’antan. « Les relations c’est plus que de l’argent. Et la musique m’a permis d’en avoir beaucoup. Quand vous êtes correct, vous arrivez à en tirer profit. J’ai eu cette chance d’avoir eu de grands fans. Je peux citer Idelphonse Lemon, Marius Francisco, Paul Gonçalves, Emile Francisco, Omer Gbaguidi et beaucoup d’autres. Ils nous ont été d’un grand secours. Nous avons trop souffert », lâche l’homme qui a su créer, à l’époque, des activités parallèles à son art. Une petite buvette en ville, quelques affaires au port à l’époque et puis la boîte de nuit ‘’Play-boy’’ à Jonquet, aujourd’hui fermée, où il reconnaît avoir gagné beaucoup d’argent. Plus de 50 ans que cette boîte s’est positionnée comme l’une des plus grandes plateformes de loisirs au Bénin. « Il y avait de la bonne musique et c’était à l’époque la boîte la plus animée. Aucun touriste ne pouvait faire escale à Cotonou sans y faire un tour », certifie-t-il.
Si aujourd’hui toutes ses petites affaires n’existent plus, le musicien vit des économies de la vente de quelques-unes de ses parcelles et de la générosité de sa progéniture, notamment celle d’une de ses filles chéries.

Secrets d’une passion

« La musique d’antan, c’est de la musique immortelle. Nous avions fait les orchestres et nous animions des soirées rien qu’à travers des compositions personnelles. Il y avait tout un répertoire. La musique n’est pas pour une génération spontanée », note El Rego en appréciant le travail fait aujourd’hui par les jeunes artistes dont bon nombre balbutient leur art, à son avis. « La musique doit être une œuvre pensée et non un phénomène de mode. Ce que les jeunes artistes chantent aujourd’hui ne saurait résister au temps. Il n’y a aucun message dans les textes. Bon nombre d’entre eux chantent la Salsa sans pouvoir danser convenablement sur ce rythme. Jésus-Christ a pas mal d’amis au sein des artistes béninois. Et le pire à déplorer, c’est que ces jeunes ont malheureusement adopté le chanvre indien et c’est bête », juge-t-il. Recommandant au passage que pour une relève de qualité dans la musique, il faille que les jeunes aillent au conservatoire, qu’ils maîtrisent l’essentiel de cet art pour y exceller.
Bien que se disant non satisfait de la qualité des œuvres produites, il se réjouit toutefois de l’animation de l’univers musical béninois. Savoir que des noms d’artistes musiciens franchissent aujourd’hui les frontières béninoises constitue un satisfécit pour lui qui aura été affecté pendant de longues années par la maladie à laquelle il a courageusement fait front. « Je suis fier d’entendre le nom d’Angélique Kidjo et de la voir caracoler au sommet des hits parades internationaux. C’est encourageant ! Il y a aussi beaucoup de jeunes talents restés sur place mais qui n’ont pas cette chance de sortir aujourd’hui et d’aller se faire lancer à l’extérieur comme elle. Sans avoir mis pied dans un conservatoire, certains jeunes se débrouillent bien. A côté d’eux, il y en a malheureusement qui sont médiocres et c’est eux qui font le plus de tort à notre musique. Les médias doivent savoir censurer, car ce n’est pas parce qu’un artiste musicien sort une œuvre qu’il faut forcément la diffuser ou la promouvoir. Quelle est alors la prime à l’excellence, au talent ? ».

Regard sur la musique des jeunes

« Contrairement aux jeunes qui pensent qu’on fait recours à la musique quand on n’a plus rien à faire comme job, pour nous, c’est la passion qui a pris le dessus sur tout. Les jeunes pensent qu’en sortant un CD, on peut s’en sortir facilement. Ce qui n’était pas le cas à notre époque. Aujourd’hui, il y a plus de possibilités pour ces jeunes de sortir un CD et c’est la course pour concrétiser cette ambition ; qu’importe la qualité de l’œuvre. Sortir un 33 tours ou un 45 tours parce qu’il n’y avait pas de CD à l’époque, ce n’était pas facile. Il faut trouver quelqu’un pour vous amener à Lagos pour aller le faire. Aujourd’hui, avec les ‘’home studios’’ et les Technologies de l’information et de la communication, tout est possible. En un temps record, il est facile de sortir un CD. Il y a de ces jeunes qui vont emmerder les techniciens avec des productions bidon et finissent par sortir des œuvres qui ne valent pas la peine d’être écoutées. Mais nous, par amour pour ce qu’on faisait, il fallait tout faire pour que le message passe et pour que chacun y trouve son compte. Et nous, on variait beaucoup. C’était des orchestres. C’était une passion qui ne s’expliquait pas. Ce qui est dommage, c’est qu’il y a parmi ces jeunes certains qui délaissent leurs études pour ne rien faire finalement de bon. Ils sortent un CD, apparaissent à la télévision et puis après, tout est bloqué. Plus rien ! Moi, je ne leur souhaite pas un tel destin ni une telle carrière. L’avenir ne peut pas se construire ainsi. Il est vrai que d’aucuns arrivent à s’en sortir ainsi, mais tout le monde ne peut pas avoir les mêmes chances. On ne sait pas ce que l’avenir nous réserve. Alors, je demande à ces jeunes de faire attention ».

El Régo et la Révolution

« C’est bien de chanter la révolution, mais je n’étais pas un bon révolutionnaire, moi. Je n’aimais pas qu’on m’impose des textes. Je félicite Poly Rythmo et Gnonnas Pedro de l’avoir fait. C’était difficile pour moi. Par rapport à cette position, on m’a fait enlever sous prétexte que j’étais un ami des mercenaires, après l’agression du 16 Janvier 1977. On m’a mêlé à cette histoire alors que je n’y étais pour rien. Je n’ai eu la vie sauve que grâce à feu colonel Léopold Ahouéya et à un officier du nom de Mama Djougou. J’ai été relâché après deux semaines. Ce n’était pas de la blague. A ma sortie, Ignace Adjo-Bocco m’a sommé de chanter la Révolution ou on me reprenait. Ce que je fis en réalisant un 33 tours sur la Révolution.
Il n’est pas donné à n’importe qui de travailler sous la révolution. Les orchestres qui ont travaillé pendant la révolution ont eu bien chaud parce qu’il fallait attendre le discours du président de la République ou d’un ministre pour composer des chansons à relent idéologique. La révolution, c’est des chansons et des discours. C’est une période bien amère pour les musiciens mais elle nous a enseigné aussi beaucoup de choses ».

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