La littérature béninoise s’est enrichie d’une nouvelle parution. La perle cadenassée, parue aux éditions Plumes Soleil, le premier roman d’Yves Dakoudi a été lancé, le samedi 30 mars dernier à Cotonou. Un ouvrage aux goûts exquis.

Publié à Cotonou chez Plumes Soleil, La perle cadenassée est le premier roman aux goûts exquis qu’Yves Dakoudi nous donne à déguster. Il se lit non seulement comme une plaidoirie pour défendre nos tabous et totems relatifs aux pathologies sexuelles (dysfonction érectile ou impuissance sexuelle : priapisme, aphrodisie, aphanisis ...) mais aussi comme une métaphore de la volonté de puissance. Le pêcheur Glégoua (altération linguistique de Grégoire) Kobonon découvre le cadavre de son compagnon Dro, le fou au sexe de Lègba sur leur territoire chéri, la plage de Fidjrossè et décide d’en raconter le parcours à titre d’oraison funèbre après l’avoir dignement enseveli. Cette prosopopée qui mêle la vie des morts et des vivants s’appréhende comme une virulente critique sociale et oblige à regarder autrement les impuissants sexuels.

L’histoire

Dro, zémidjan de son état, raccompagne sa mère, la vieille Koutchi venue du village, à la plage de Fidjrossè : l’octogénaire tient à croiser le regard de la mer avant de mourir. Mort qu’elle boit au spectacle des ébats publics d’un couple sur la plage : son cœur n’a pas supporté de voir que le coït puisse se vulgariser au point d’emménager sur la place publique. Quel sacrilège ! Et pourquoi, avant de rendre l’âme Koutchi fait-elle promettre à son fils de ne jamais s’accoquiner avec cette race de femmes dites émancipées qui pullulent en ville ? Mais la libido en plein épanouissement de l’orphelin Dro ne laisse pas d’autre choix que de faillir à cette promesse liberticide. Il découvre pour la première fois l’opiniâtreté maternelle entre les jambes d’une prostituée. Emasculée par la profanation de son vœu, le sexe délesté de toute énergie, il sombre dans une léthargie au seuil du déséquilibre mental. Ses voisins le confient au bon soin de ses parents au village. Dro, après avoir testé sa virilité recouvrée dans le giron de la nymphette Kokolou, manque une fois encore à sa parole, celle d’en faire son épouse, pour s’accrocher aux hanches perlées de Wendia, la veuve noire, celle dont l’évocation ébranle la raison de l’oncle et suscite la colère de la Nature. Il passe outre les avertissements de l’oncle Tchoudou et emporte Wendia à Cotonou. Là où les amants ont échoué sur les rivages de la mort, Dro à coup de passion et de patience, armé d’un trousseau de clés, s’ouvre les portes de la folie et les fenêtres d’une éternelle érection. Wendia pour rembourser la dette d’un père irresponsable, fut offerte à un vieillard libidineux et impotent, lequel possessif à la déraison et nourri de jalousie posthume, avait embrigadé les charmes de sa favorite, les verrouilla au moyen d’un cadenas accroché à ses rangées de perles pour garantir son inviolabilité même après sa mort.
Ainsi le récit se profile en un miroir où l’insolente et permanente érection de Dro rencontre l’impuissance « sous le nombril » du pêcheur. Né sous le signe de diverses malédictions, son placenta disparait à la maternité ; doté d’un membre mort, il est le souffre-douleur d’un père polygame qui le défie constamment en envoyant des filles dans son lit. Ainsi, Glégoua, une nuit, manquant presque de violer Anita, s’enfuit de la maison paternelle pour élire domicile chez les pêcheurs où la mollesse de son sexe devient légendaire auprès des riverains. Cette célébrité que vient lui ravir Dro est le début d’une cohabitation à la limite de l’irréel.

Une métaphore de
l’érotologie

Le thème de la sexualité affiché dans une verve lyrique et comique profile la tragédie humaine et plus spécifiquement masculine : la virilité détermine-t-elle l’homme ? semble interroger Yves Dakoudi qui n’est pas loin de penser que le mépris de l’éthique sexuelle contenue dans nos valeurs serait la cause des maux qui affligent notre société. Comme Dro dont l’onomastique profile un rêve de déraison, nous courons à notre perte sans un minimum de salubrité. La plupart des personnages viriloïdes de cette fable moderne pélagique agissent plutôt guidés par leur phallus plutôt que par leur cerveau, les femmes étant réduites à authentifier les aptitudes sexuelles, simples objets de confirmation de la puissance séminale.
La diégèse de La perle cadenassée n’est pas sans rappeler celle obscure de La Rue Félix-Faure de la romancière sénégalaise Ken Bugul où le sexe est érigé en instrument de domination religieuse de femmes qui sombrent dans la folie et le meurtre et dont le prologue s’ouvre sur la découverte d’un cadavre dont les parties génitales sont enfoncées dans la bouche.
Le cadre de Fidjrossè plage reçoit des valeurs négatives avec le développement des temples de stupre que sont ses tripots et autres maisons closes. Cet espace s’érige en un lupanar à ciel ouvert, le plaisir affiché sans borne qui révolte jusqu’à l’indignation et à la mort la pauvre Koutchi qui a couvé quatre-vingts ans de tabous sexuels. Quand Wendia, la perle libérée, la femme fatale, s’égare dans les fanges de la perversion zoophile pour sceller le sort de Dro emporté par les vagues d’un amour impossible. Ainsi est posé le débat sur les violences faites aux femmes, la violation d’un droit fondamental, celui de disposer de son corps, qui est aussi une violence faite à l’homme. Il s’agit alors en protégeant la femme de protéger l’homme, la société et par extension l’humanité.

Une allégorie de la volonté de puissance

Construite sur une érotologie évidente et sur une politologie presque invisible, cette création d’Yves Dakoudi manipule ainsi une allégorie du pouvoir voilée dans la virilité, la puissance du phallus. On y voit une phallocratie qui se déploie en une volonté de puissance politique. C’est comme si la possession d’un phallus viril, au lieu de conduire l’homme à l’ataraxie et à la responsabilité, lui obstrue la célébration cérébrale de sorte que Dro, pris comme un homme politique doté de puissants pouvoirs, a égrené, comme un démagogue, plusieurs chapelets de mensonges : se dédire et manquer à sa parole est autant caractéristique de sa personnalité que Glégoua, l’impuissant, dépourvu donc de pouvoir politique, constitue malgré tout, un sauveur du peuple : Yves Dakoudi profite du crash du Noël pour faire du dévirilisé un héros.
C’est un roman qu’il faudra lire au sens métaphorique comme Xala de Sembène Ousmane, avec cet avantage qu’Yves Dakoudi renverse la vanité des hommes dits puissants en faveur des castrés, dotés paradoxalement de plus de clairvoyance : ce qui rehausse le fantastique du roman et demande une réflexion sur le génie génétique, les défauts somatiques et le degré d’humanité, voire de perfectibilité !
Né à Dogbo (Bénin) le 25 août 1978, Yves Dakoudi s’est construit une grande renommée d’activiste au Bénin.

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