Un certain mercredi de l'année 1990, soit 28 ans aujourd'hui jour pour jour, le Bénin, voire l'Afrique entière, étaient dans l'expectative. Accrochés à leurs postes transistors, beaucoup attendaient d'en savoir sur l'issue de la Conférence nationale des forces vives du Bénin ouverte dix jours plus tôt. Ce grand arbre à palabre va- t-il accoucher de la démocratie ou pas ? Chacun y allait de ses commentaires, priant Allah, le Bon Dieu ou Sègbolissa afin que la fatalité soit effectivement vaincue.

« Au travail mes amis, nous avons vaincu la fatalité ». Une phrase pleine de sens du professeur Albert Tévoèdjrè pour conclure son rapport général sur les travaux qui ont tenu en haleine pour neuf jours le monde entier. Quelle fatalité avons-nous vaincue ? peut-on se demander. La fatalité de la dictature, la fatalité du marasme socio-économique et politique ? En tout cas, tout le monde a saisi que la Conférence nationale des forces vives convoquée par le "ni ange ni diable" Mathieu Kérékou a connu une issue heureuse.

Cette nouvelle légitimité gagnée, le révolutionnaire marxiste-léniniste l'a l'exprimée en personne à travers son discours de clôture.
« En cette séance solennelle de la clôture officielle des travaux de la Conférence nationale des forces vives de la nation, nous voudrions remercier et féliciter vivement tous les délégués qui n'ont ménagé ni leur force, ni leur santé pour faire en sorte que l'impasse soit évitée, que les espérances du peuple béninois ne soient pas déçues. Aussi voudrions-nous une fois encore vous dire combien nous nous réjouissons de l'enthousiasme avec lequel vous avez massivement répondu à notre appel et de l'ardeur avec laquelle vous avez travaillé sans désemparer durant neuf jours, et souvent tard dans la nuit. Nous tenons également, et surtout à féliciter notre présidium et plus particulièrement l'homme de piété qui a présidé vos travaux, Son Excellence Mgr Isidore de Souza ici présent (ndlr : Paix à son âme !). Nous lui rendons un vibrant hommage pour son courage et sa patience, sa sensibilité et sa fermeté, et surtout toutes qualités rares chez le commun des mortels, qualités avec lesquelles il a réussi à gérer toutes les contradictions concentrées au sein de la Conférence nationale. Tous ces remerciements s'adressent aussi à tous les anciens présidents que nous ne considérons pas, en ce qui nous concerne comme des délégués à la Conférence, mais comme nos invités de marque.
Le renouveau démocratique qui vient d'être consacré au niveau de la Conférence nationale ouvre la voie d'une nouvelle légitimité dans notre pays, le Bénin. Commander, c'est prévoir, dira l'autre. Et c'est pourquoi à l'ouverture des travaux de la Conférence, lundi 19 février, nous avons dit que nous étions pleinement conscient des conséquences et de toutes les implications qui découleront de vos travaux. Nous ne sommes pas surpris, et nous sommes donc calme parce que nous nous y attendons, mais dans un calme plus respectueux que celui que nous avons vécu à certains moments. Dieu merci, la solution a été trouvée grâce au président du présidium ».
La salve d'applaudissements suivis de l'hymne national repris en chœur par tous les délégués à cette Conférence nationale spontanément debout au prononcé de la phrase "Le renouveau démocratique qui vient d'être consacré au niveau de la Conférence ouvre la voie d'une nouvelle légitimité dans notre pays, le Bénin", a rassuré du succès des travaux. Ce fut le souhait de tous.
Le général Mathieu Kérékou se serait-il rétracté et aurait-il rejeté les décisions issues de la Conférence nationale si Mgr Isidore de Souza à chaque fois n'avait pas ramené à la raison bien des délégués qui versaient dans le procès des gouvernements successifs du supposé dictateur ? La Conférence aurait-elle réussi si dans l'ombre du prélat, Me Robert de Dossou, feue Me Grâce d'Almeida Adamon, feu Léopold Dossou et autres n'avaient pas persuadé le Kaméléon par la force de la parole, conscients qu'ils étaient, de plus faire douceur que violence ?

Fatalité vaincue ?

Voici enfin "la fatalité vaincue". L'avons-nous vraiment vaincue? Si oui, qu'avons-nous pu en faire et qu'en faisons-nous aujourd'hui ? Nous avons certes vaincu la fatalité. Oui la fatalité de ce moment-là, en obtenant que la République populaire du Bénin devienne République du Bénin. Et que le drapeau vert avec dans son coin supérieur gauche une étoile rouge à cinq branches régulières cède la place à celui rectangulaire au vert vertical et au jaune et au rouge horizontaux. Que soit mis en place un gouvernement de transition avec Nicéphore Dieudonné Soglo comme Premier ministre, et que la Constitution du 11décembre 1990 naisse sur les cendres de la Loi fondamentale. Puis, après, nous avons tout oublié ou feint d'oublier les sacrifices suprêmes de certains de nos compatriotes qui ont conduit à la victoire sur la fatalité...
Nicéphore Soglo s'est efforcé de remettre le pays sur les rails. L'a t-il réussi ? Ce qui est évident, le peuple ne lui a pas confié un second mandat. Il a préféré faire "remonter en haut" Mathieu Kérékou pour dix ans. Nous y avons gagné le laxisme, la corruption et autres maux pour notre Bénin malade de l'Afrique. Et succéda au général Boni Yayi pour dix ans aussi. Aujourd'hui, règne Patrice Talon avec sa rigueur tant redoutée. Est-ce comme cela la manière à la béninoise de vaincre la fatalité ?

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