Au fait des dynamiques de la gouvernance économique et des positionnements stratégiques de la République populaire de Chine, le professeur Ding Yifan de l’Institut chinois du Développement mondial, un centre de recherche du Conseil d’Etat chinois sur le Développement, revient dans la présente interview sur les ressorts d’une incontestable puissance mondiale contemporaine qui ne baisse pas la garde pour autant.

De la Longue marche de Mao à l’initiative « Une ceinture, une route » de Xi Jinping, que de chemin parcouru pour le développement de la Chine en 70 ans !

En 70 ans, nous avons eu un parcours de développement un peu particulier parce que c’est un parcours qui n’a pas toujours été linéaire. On a connu des périodes de tâtonnement avant de trouver notre voie en matière de développement. Ce n’est qu’après les réformes d’il y a 40 ans que la Chine a trouvé véritablement son chemin de développement normal. Et en 40 ans, la Chine a réussi à faire un miracle économique dans le monde. En 40 ans, nous avons réussi à faire des choses que les Européens ont mis un siècle voire deux siècles à réaliser. Les choses sont allées très vite.
Certes, pendant les trente premières années, nous avons connu des moments de tâtonnement, mais nous avons réussi à bâtir une fondation solide de l’édifice chinois. Ça, c’est quelque chose de très important. En dépit des erreurs de parcours que nous avons connues, nous avons réussi à bâtir une fondation solide de développement. Cette fondation repose sur une industrie lourde assez complète : la production de l’acier, la production du ciment, des éléments de base de l’industrialisation ont été réalisés avant le démarrage des réformes, etc.
Ces réformes ont permis à la Chine de satisfaire aux besoins de la population, par la production de produits manufacturés de bonne qualité, etc. Surtout, la Chine a rattrapé le niveau de développement des pays développés, grâce à ses réformes. La Chine a pu développer son secteur de manufacture, avec la création d’industries de toutes sortes. On a pu satisfaire aux besoins fondamentaux des populations en commençant par les équiper, notamment de réfrigérateurs, de téléviseurs, etc. Il y a eu le plan d’urbanisation, et plus tard, la population chinoise a commencé par bénéficier d’un niveau de vie un peu similaire à celui des populations des pays développés, surtout dans les grandes villes…

La Chine est donc aujourd’hui un pays développé, pourquoi se refuse-t-elle d’assumer cette réalité qui crève l’œil ?

Il faut modérer les choses. Certes oui, en termes de capacité de production, la production industrielle de la Chine fait 1,6 fois celle des États-Unis. La capacité manufacturée de la Chine est plus grande que celle des États-Unis, du Japon et de l’Allemagne réunis. De ce point de vue, la Chine a vraiment une très grande capacité de production. La capacité de production agricole de la Chine est cinq fois supérieure à celle des États-Unis, c’est pratiquement la première au monde.
Mais en termes de Pib, la Chine est encore derrière les États-Unis. La Chine est le numéro 2 mais si on mesure le Pib par tête d’habitant, la Chine est encore loin derrière les pays développés. De ce point de vue, la Chine ne peut pas prétendre qu’elle est la première économie du monde même si en termes de pouvoir d’achat, l’économie chinoise est déjà classée par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international comme la première économie du monde.

Quelle est la part du secteur privé dans ce processus de développement ?

Le secteur privé joue un rôle très important dans le développement de la Chine. En ce qui concerne la croissance et l’emploi, le secteur privé représente plus de 60% de l’économie nationale. Donc, c’est la majorité. Des sociétés de pointe, des sociétés très développées comme Huawei, qui est maintenant sous les sanctions du gouvernement américain, sont des entreprises privées. Alibaba, c’est aussi une entreprise privée. Ce sont des noms d’entreprises privées de la Chine, reconnues dans le monde. Il n’y a pas que celles-là, il y beaucoup d’autres entreprises chinoises qui font partie des entreprises privées les plus puissantes du monde.

L’Initiative « Une ceinture, une route » censée favoriser l’émergence des pays en développement s’inscrit-elle dans la vision tiers-mondiste de Mao Tsetong ?

Il y a une continuation dans tout ce que le gouvernement chinois décide à l’étranger. Il y a une continuation parce que la Chine, il ne faut pas l’oublier, au moment de la fondation de la République populaire de Chine, était un pays pratiquement sous colonisation des pays européens. C’est pour cela que, dès le départ, la nouvelle Chine a toujours soutenu les luttes des pays anciennement colonisés : les pays africains, les pays asiatiques qui ont été colonisés par des puissances européennes. La Chine est toujours restée du côté de ces pays-là, que ce soit dans les années 50, par exemple, la Chine était un partisan actif de l’afro-asiatisme. Et la Chine a participé activement à la conférence de Bandung et a soutenu les principes reconnus par les pays de l’afro-asiatisme pour une coopération égalitaire entre ces pays-là et la lutte contre l’interférence des anciens colonisateurs.

Alain Peyrefitte a dit que quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera… On y est-là ?

Il parait que c’est une citation de Napoléon. Il parait que lorsqu’il a été enfermé sur l’île sainte Hélène, il avait pour serviteur un Chinois qui lui apportait de la nourriture, qui l’accompagnait, etc. Et Napoléon a appris beaucoup de choses de ce Chinois. C’est comme ça qu’il a affirmé que la Chine serait endormie et qu’il ne faut pas la réveiller. Sinon quand la Chine se réveillera, le monde tremblera.

Le dragon n’a-t-il ouvert qu’un seul œil que le monde tremble déjà ?

En fait, la Chine ne veut pas de guerre commerciale avec quiconque. Mais si le gouvernement actuel des Etats-Unis pense qu’il sera capable de déstabiliser la Chine par une guerre commerciale, la Chine n’aura d’autre choix que de faire face à cette guerre. Et je pense que depuis un an, le résultat de cette guerre montre, au niveau de l’économie américaine, que les consommateurs américains et les entreprises chinoises installées aux Etats-Unis ont beaucoup souffert de cette guerre commerciale. Alors que l’économie chinoise n’a pas vraiment, elle, été touchée par cette guerre. Vu la dimension de l’économie chinoise, vu la dimension de la population chinoise, vu la taille du marché intérieur de la Chine, cette guerre commerciale, c’est une petite goutte d’eau dans la mer.

Admettez-vous donc que la Chine s’est éveillée ?

D’une certaine manière, oui ! Alain Peyrefitte a d’ailleurs écrit un autre livre dans lequel il soutient que la Chine s’est éveillée. Donc aujourd’hui, on peut dire oui la Chine s’est éveillée, la Chine est en train d’avancer sur la voie du développement avec ses possibilités. Et non seulement la Chine s’est éveillée mais la Chine veut réveiller le monde des pays en développement avec son initiative « Une ceinture, une route ». La Chine est en train de provoquer une autre révolution dans les pays en développement, parce que si vous regardez les courbes de développement dans les pays développés et dans les pays en développement, il y a deux courbes qui se croisent. C’est-à-dire que depuis la dernière crise financière de 2008, il y a peu de croissance et peu de développement dans le monde des pays développés. Par contre, avec l’initiative chinoise, il y a un décollage économique dans les pays en développement qui sont appelés aujourd’hui les nouveaux pays émergents. Il y a de plus en plus d’économies émergentes maintenant, et qui se développent rapidement. C’est cela que le président chinois Xi Jinping appelle le changement centenaire. C’est un changement que l’humanité n’a plus connu depuis un siècle.

De la grande muraille à une présence effective dans l’espace aujourd’hui, quelles sont les perspectives pour la Chine à court et à moyen termes ?

La Chine va continuer par développer ses technologies, ses capacités de production dans tous les domaines. La Chine est une grande puissance spatiale par exemple. Donc, elle va continuer à développer sa technologie spatiale, elle va lancer sa station spatiale, développer sa technologie de communication par un réseau extraterrestre, donc dans l’espace, etc. La Chine a des projets de développement ambitieux. C’est cela qui suscite l’intérêt de puissances comme les États-Unis pour la Chine. D’où la guerre commerciale actuellement déclenchée par les dirigeants américains. Mais ils ne pourront jamais faire en sorte que la Chine puisse abandonner son plan de développement scientifique, parce que la Chine révise son plan de développement scientifique et technologique tous les 10 ans. Tous les 10 ans, le gouvernement chinois fait un nouveau plan de développement scientifique et technologique et fixe les domaines dans lesquels l’Etat doit encourager l’investissement et la recherche pour atteindre ses objectifs. Et en fait, l’objectif de la Chine, d’ici les années 2030-2040, en matière technologique et scientifique, est que la Chine détienne les technologies les plus avancées dans le monde.
Propos recueillis par Paul AMOUSSOU, depuis Beijing

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